(LES PAUVRES par M. Moreau-Christophe) |
![]() |
|
|
PHYSIOLOGIE DE LA MISÈRE. |
|
Tantôt ç'a été la famine, tantôt la peste, tantôt la guerre, tantôt les inondations, tantôt le bouleversement des idées, des fortunes, des religions, des empires. Sous quelque forme que ces maux se soient produits, ils ont toujours eu pour effet un autre mal, -- le seul qui toujours ait survécu à tous les autres; -- mal chronique, enraciné, persistant; mal qui prend chaque jour une extension terrible, fatale, immense ... LA MISÈRE! La misère suit les variations et les exigences du besoin, qui en est la source: publique, quand c'est toute une cité, toute une population, tout un royaume qu'elle enveloppe; privée, quand ce n'est que quelques familles, que quelques individus qu'elle frappe; extrême quand le besoin est extrême; restreinte quand le besoin est restreint; n'existant pas quand les besoins de l'existence sont la limite du besoin. La misère a donc ses degrés, comme elle a ses variétés et ses espèces. Le premier degré, le moins élevé de l'échelle, est la gêne. La gêne est le précurseur de la pauvreté. L'homme gêné n'est pas encore pauvre, mais la pauvreté frappe à sa porte, et, pour peu qu'on le délaisse ou que le travail lui fasse défaut, il sera forcé de la lui ouvrir. [p. 97] La pauvreté est le second degré de la misère, le degré intermédiaire entre la gêne et l'indigence. La pauvreté est la privation des commodités de la vie. Le pauvre a peu, mais ce peu suffit pour que sa position soit plus une crainte ou un regret qu'une souffrance. L'indigence est le troisième degré. L'indigence est une pauvreté extrême: c'est la privation du nécessaire; c'est le dénûment absolu. L'indigent n'a rien; il souffre, il est nécessiteux, il pâtit; si l'on ne vient à son secours, il tendra la main; il mendiera. La mendicité est le quatrième degré de la misère; c'est l'indigence dans la rue, nue, squalide, hideuse à voir; c'est l'indigence nous barrant le chemin et nous demandant le pain qu'elle ne sait, ne veut, ou ne peut gagner. Prenons garde! si nous ne savons la prévenir, ce sera vainement que nous voudrons la réprimer: de contravention, elle deviendra délit, et bientôt de délit, crime. Le crime est le dernier degré de la misère, ou plutôt c'en est la plus haute manifestation, manifestation comme cause plus peut-être que comme effet. Outre ces distinctions, il en est d'autres qu'il importe de faire, pour bien se rendre compte et des causes du mal et des remèdes qu'il appelle. D'abord, il y a la misère vraie et la misère fausse: vraie, quand c'est pour des besoins réels et pour un légitime emploi qu'elle attend ou qu'elle implore les secours de la charité; fausse, quand c'est pour des besoins factices ou honteux à satisfaire qu'elle la harcelle ou qu'elle l'exploite. Ensuite, parmi les vrais indigents, parmi les vrais pauvres, car ces deux mots sont synonymes dans la langage ordinaire, il faut distinguer les valides, les invalides, et ceux qui participent de ces deux classes à la fois. À la première classe appartiennent les indigents qui peuvent travailler, mais qui manquent de travail, ou auxquels leur travail ne donne qu'un produit insuffisant. À la seconde classe appartiennent les indigents qui ne peuvent gagner leur vie, et sont privés de leurs forces, soit par l'âge, soit par les infirmités, physiques ou intellectuelles. À la troisième classe appartiennent tous les malheureux qui flottent pour ainsi dire entre les deux premières: tels, par exemple, que les filles abandonnées, les femmes veuves ou délaissées, les femmes nourrices ou enceintes, etc., et les travailleurs que Bentham appelle Cette première classification établie, il faut distinguer encore entre l'indigence permanente et l'indigence temporaire ou accidentelle; entre l'indigence volontaire, c'est-à-dire produite par la faute personnelle de celui qui la subit, et l'indigence involontaire, c'est-à-dire produite par des événements qu'il lui a été impossible d'éviter. Puis, il faut sous-classer, parmi ces divers genres de misère, l'indigence sédentaire et l'indigence vagabonde; l'indigence agricole ou rurale et l'indigence industrielle et urbaine; l'indigence oisive et l'indigence laborieuse; l'indigence ostensible et l'indigence cachée; l'indigence vicieuse ou coupable et l'indigence vertueuse ou honnête; enfin l'indigence libre et l'indigence en prison. [p. 98] Toutes ces classifications sont nécessaires à établir, attendu que chacune d'elles comporte, dans la physiologie de la misère, son espèce particulière, sa cause spéciale, son remède propre et son signe distinct. Ce n'est, en effet, ni au même degré ni au même titre que tombent ou sont exposés à tomber dans l'indigence l'adulte et l'enfant, l'adolescent et le vieillard, l'homme et la femme, le célibataire et l'homme marié, la femme veuve et la jeune fille, l'orphelin et celui qui a conservé ses parents, l'enfant trouvé ou abandonné et celui auquel reste une famille, le fils naturel et le fils légitime, les pères et les mères privés d'enfants et ceux qui ont leurs enfants pour soutien, l'habitant des villes et l'habitant des campagnes, l'agriculteur et le fabricant, l'imbécile ou l'aliéné et l'homme jouissant de toute sa raison, le malade ou l'infirme et l'homme jouissant de toute sa santé, l'homme habile et l'ignorant, celui qui sait un état eu celui qui n'en sait aucun, celui qui n'a jamais failli et le libéré de nos prisons ou de nos bagnes, celui qui a une nombreuse famille à nourrir et celui qui n'a à travailler que pour lui seul, celui qui a quelques épargnes et celui qui est grevé de dettes, etc., etc. De même, ce n'est ni au même degré ni au même titre que l'indigence appelle les secours de la charité, lorsque celui qui en est frappé n'a connu précédemment que les aisances de la vie, ou lorsque sa vie n'a jamais connu que la gêne; lorsque la honte vient ajouter son poids au poids de la misère, ou lorsque la misère peut se montrer à nu sans rougir; lorsque l'hiver se fait sentir ou lorsque la belle saison commence; dans les régions du midi ou dans les régions du nord; lorsque le prix des denrées est peu élevé ou lorsqu'il dépasse le taux journalier des salaires; lorsque les récoltes sont abondantes ou lorsqu'il y a disette; lorsque le commerce est florissant ou lorsque les affaires sont stagnantes; lorsque l'industrie des machines envahit l'industrie individuelle ou lorsque l'industrie individuelle est soustraite à l'envahissement des machines; lorsque enfin la paix et la bonne santé protégent et fécondent le travail du pauvre, ou lorsqu'une maladie épidémique ou contagieuse vient porter le deuil dans sa maison, ou qu'un incendie a dévoré son toit, ou que la guerre l'enveloppe dans ses ravages, ou que l'émeute et la révolte suspendent pour lui, comme pour tous, le règne des lois et le principe de la vie sociale. En résumé, toutes les distinctions que nous venons d'établir se réduisent à ces deux-ci: misère absolue, misère relative. La misère absolue est l'absolu dénûment de toutes les nécessités de la vie. Et par nécessités de la vie il faut entendre ce que les lois romaines comprenaient sous l'expression générique d'aliments, c'est-à-dire la nourriture, le vêtement et le coucher, quia sine his corpus ali non potest. Celui-là donc est pauvre, dans l'acception la plus étendue du mot, qui manque à la fois d'aliments pour se nourrir, de vêtements pour se couvrir, et d'un toit pour s'abriter. Mais ces nécessités, quelque impérieuses qu'elles soient de leur nature, n'en varient pas moins dans leur objet et dans leur exigences, suivant les lieux, les cli- [p. 99] mats, les saisons; de telle sorte que ce qui constitue un état réel d'abondance ou de bien-être, dans tel pays et à telle époque, constitue un véritable état de gêne ou de misère dans tel autre. C'est la limite du besoin et non le taux du gain ou du salaire qui constitue la somme du bonheur chez les classes ouvrières. C'est pour cela que l'ouvrier du midi et de l'ouest de la France se trouve plus heureux que celui du nord avec son salaire élevé et son pain moins cher; c'est pour cela que l'ouvrier agricole se trouve par toute la France plus heureux et plus tranquille que celui des ateliers, bien que la somme de son salaire soit moindre. Ceci achève de démontrer que l'indigence est relative, et qu'il est impossible de ramener à un taux moyen les diverses espèces de misère. Mais pouvons-nous au moins en connaître le chiffre total? Jusqu'ici le gouvernement français n'a publié aucun document à ce sujet (1); nous savons seulement, par les calculs approximatifs auxquels les économistes se sont livrés, qu'en France la proportion du nombre des indigents est de un sur vingt habitants, et celles des mendiants de un sur cent soixante-six. |
| EN AVANT | MATIÈRES (Pauvres.) (Tome IV) | HOME |
Note, p. 100(1) Une circulaire du ministre de l'intérieur, du 31 juillet 1840, demande aux préfets tous les renseignements qui pourront servir d'éléments à une statistique exacte du paupérisme en France. |