(LES PAUVRES par M. Moreau-Christophe) |
MISÈRE MORALE. |
C'est merveille de voir avec quelle constante et exclusive sollicitude les gouvernements s'occupent, depuis des siècles, à chercher la cause de la richesse ou de la misère publiques là où elle n'est point. Aucun, que je sache, n'a encore porté ses investigations sur ce point: qu'on n'est riche ou pauvre matériellement que quand ou est riche ou pauvre moralement. La nation la plus riche n'est pas celle qui a le plus de richesse. Voyez Rome: jamais elle ne fut plus pauvre que quand elle fut devenue riche de tous les trésors de la terre. Jamais, au contraire, elle ne fut plus riche que quand elle n'eut pour trésor que sa pauvreté. C'est qu'avec la pauvreté elle avait toutes les vertus qui font de la pauvreté même une vertu: c'est qu'avec la richesse elle avait tous les vices qui font de la richesse même un vice. Lorsque Jésus-Christ vint sur la terre, ce fut pour révéler aux hommes que l'homme ne vit pas seulement de pain, et qu'il est une autre richesse au monde que celle des biens matériels de ce monde. Pour le prouver mieux, il se fit pauvre, et il leur prêcha d'exemple l'empire de l'esprit sur la chair, et il les initia au grand mystère du sacrifice. Et il dit aux riches: Le royaume du ciel n'est point pour vous. Et il dit aux pauvres: Ce royaume ne sera le vôtre qu'autant que vous serez encore pauvres d'esprit; ce qui voulait dire que la richesse du coeur et la vraie richesse, et que ce qui n'est pas elle n'est que misère est vanité. Mais la parole de l'Homme-Dieu n'a point encore été comprise des hommes, et depuis dix-huit siècles que le sacrifice de la matière est consommé, les hommes en sont encore à demander à la matière ce que la matière est impuissante à leur donner. Aussi, voyez ce que produit de nos jours cette civilisation matérielle dont les peuples modernes se montrent si jaloux et si fiers! Vainement font-ils marcher de pair la civilisation intellectuelle; l'intelligence n'est que l'esprit de la matière; ce n'en est pas l'âme, ce n'en est pas la vie. L'âme, la vie de la matière, comme celle de l'intelligence humaine, c'est la foi qui relie l'une à l'autre à Dieu. Cette foi s'appelle religion. Sans cette foi, la science est ignorance pure, et la richesse n'est que misère. [p. 101] Et qu'on ne croie pas que ces distinctions ne soient que de doctrine religieuse; elles sont avant tout de doctrine sociale. Des écrivains ont dit, et les gouvernements ont cru, que l'ignorance et la misère étaient à la source du plus grand nombre des crimes; d'où cette conséquence qu'en soulageant la misère et en éclairant les masses on tarirait le vice à sa source. Et, de fait, les gouvernements se sont mis partout à ouvrir aux indigents des hospices; et aux enfants du peuple, des écoles. Mais la misère a grossi avec le crime dans la même proportion que se sont accrus les moyens employés à les diminuer. C'est qu'en ceci encore les gouvernements ont pris les effets pour leurs causes; C'est que la misère est le produit du crime, bien plus que le crime le produit de la misère; C'est que, en un mot, la misère matérielle n'est que le résultat de la misère morale. Par misère morale j'entends l'absence ou la perte des vertus sociales et des qualités du coeur qui constituent la force et la vie des peuples et des individus. Le bouleversement des fortunes et des empires est toujours précédé du bouleversement des idées et des moeurs. La débauche du corps n'est que la suite des débauches d'esprit. L'orgie des sens n'est jamais qu'une orgie des pensées. La pensée de l'acte précède l'acte, et l'intention seule incrimine l'action. Je l'ai dit ailleurs: le crime ne fait pas le criminel, il le manifeste. De même, la misère matérielle ne fait pas la misère morale, elle la manifeste. Quand le pauvre mendie, ce n'est pas parce qu'il est pauvre, c'est qu'il a cessé d'être vertueux. Pauvreté n'est pas vice est un proverbe qui ne cesse d'être vrai que quand c'est le vice qui devient pauvre. Alors la pauvreté, fille du vice, devient mère du vice à son tour. Alors, corrompue à sa source, tout ce qui sort d'elle est corrompu comme elle. Mais ce n'est pas elle qui a engendré le vice la première; c'est le vice qui l'a séduite et déshonorée, et qui lui a fait porter des enfants comme lui. La science de la statistique nous a révélé, sur ces divers points, des faits que la philosophie spéculative semble encore ignorer aujourd'hui, et dont il faudra bien pourtant qu'elle tienne compte un jour. L'une des idées les plus accréditées et les plus généralement répandues, c'est que les pays les plus pauvres et les plus ignorants sont aussi ceux où il se comment le plus de crimes. Eh bien! la statistique constate que c'est tout le contraire qui arrive, et que c'est dès lors tout le contraire qu'il faut croire. Nous pouvons citer comme exemple les pays les plus riches et les plus civilisés; la France, l'Angleterre, la Belgique, les États-Unis. [p. 102] En France, il est prouvé que le crime suit avec une constance et une régularité fatales le mouvement progressif ascendant des lumières et de l'industrie. A aucune époque, les lumières et l'industrie n'ont été plus florissntes que dans l'intervalle des douze années qui se sont écoulées de 1825 à 1836. Eh bien! de 1825, date du premier compte rendu de la justice criminelle, jusqu'en 1836, dernière année dont les relevés aient été publiés, le nombre total des crimes et des délits ordinaires s'est élevé de cinquante-sept mille six cent soixante-neuf à soixante-dix-neuf mille neuf cent trente; ce qui fait une augmentation de trente-neuf pour cent. Durant le même intervalle, le nombre des crimes de faux témoignage et de subornation des témoins a augmenté du quart; celui des assassinats et des tentatives d'assassinats, du tiers et au delà; celui des faux, de près de la moitié. Et si les coups et blessures envers les ascendants, ainst que les viols sur les adultes, ont offert quelque diminution, d'un autre côté, le nombre des attentats à la pudeur sur des enfants de moins de seize ans s'est élevé en 1836, à plus du double de ce qu'il était en 1825 (1). La progression du nombre des récidives est encore plus rapide, et surtout plus générale. De 1828 à 1836 seulement, durant une période de neuf années, le nombre total des récidives a augmenté du double. De quatre mille sept cent soixante il s'est élevé à neuf mille six cent quatre-vingt-deux. Enfin, en distinguant les crimes des délits ordinaires, on trouve que l'accroissement a été de vingt-cinq pour cent pour les accusés jugés par les cours d'assises, et de cent trente-trois pour les prévenus traduits devant les tribunaux correctionnels (2). Comme on le voit, la misère morale suit pas à pas, et avec des développements effrayants, les développements progressifs de la richesse intellectuelle et de la richesse matérielle du pays. Mais ce qu'il y a de plus frappant dans les résultats de cette science nouvelle, plus nouvelle peut-être que celle de Vico, c'est que, lorsqu'on en fait l'application à chacun des départements de la France, on arrive forcément à cette conclusion, que les départements les plus pauvres, et en même temps les moins instruits, tels que ceux de la Creuse, de l'Indre, du Cher, de la Haute-Vienne, de l'Allier, etc., sont en même temps les plus moraux, tandis que le contraire a lieu pour la plupart des départements qui ont le plus de richesse et d'instruction (3). Ainsi donc la misère matérielle des classes pauvres à sa source première dans la [p. 103] misère morale des masses, -- misère dont sont infectés tous les rangs; -- misère qui se manifeste en ce moment dans toutes les sphères; -- dans la sphère politique et gouvernementale comme dans la sphère civile et domestique; dans la sphère littéraire comme dans la sphère religieuse, etc. Si j'insiste aussi fortement pour assigner à la misère morale la place qu'elle doit occuper dans l'appréciation des causes de la misère matérielle, c'est que la première place lui est due; c'est que, pour la lui avoir déniée ou pour l'avoir donnée à toute autre, les gouvernements se sont mépris sur les effets, au point de les prendre pour leurs causes; c'est que, sans sonder le mal à sa source, il me paraît impossible d'extirper le mal à sa racine: c'est qu'enfin, l'origine du mal connue, il deviendra plus facile de reconnaître pourquoi les remèdes employés jusqu'à ce jour pour le guérir n'ont contribué qu'à l'empirer. |
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Notes, p. 103(1) Si, au lieu d'opposer, afin de rendre plus marquée les chiffres, de 1835 [sic -- 1825?] à ceux de 1836, on prend comme termes de comparaison les résultats moyens des six premières années et ceux des six dernières, l'accroissement devient moins considérable, et n'est plus alors que d'environ treize pour cent de la masse totale des crimes et des délits.(2) Guerry, de l'Accroissement du nombre des crimes et des récidives en France. Paris, 1839. (3) Voyez Quetelet, Essai de la physique sociale, t. II, p. 214; et le comte d'Angeville, Essai de statistique, p. 70. |