VAGABONDS.

    A la différence de la mendicité, le vagabondage est par lui-même un délit.

    Le Code pénal appelle vagabonds ou gens sans aveu les individus qui n'ont ni domicile certain ni moyens de subsistence, et n'exercent habituellement ni métier ni profession.  (Art. 270.)

    Le vagabond se rencontre partout où l'on exerce des industries illicites ou criminelles; il en est l'artisan-né.  Comme personnification de toutes les classes de malfaiteurs, le vagabond ne doit point nous occuper ici.  Nous en avons parlé ailleurs (1).  Nous n'avons à parler en ce moment du vagabondage que dans l'acception la plus restreinte de ce mot, c'est-à-dire de cette partie de la population pauvre qui comprend cette foule de misérables qui, couverts de haillons, vivent dans une oisiveté constante, et, dépourvus de toute prévoyance et de toute énergie, touchent à l'état de mendicité par leur existence précaire.  C'est principalement dans les grandes villes que végètent et pullulent ces êtres dégradés.  Uniquement préoccupés du moment présent, ils affluent dans les halles et dans les marchés, pour y gagner, au moyen de quelques commissions, leur pain et leur pitance de chaque jour.  Parout où la charité privée distribue ses secours, on est sûr de les voir accourir.  C'est sur eux principalement que l'homme au petit manteau bleu répand ses libéralités chaque hiver.  Autour d'une marmite au large ventre, abritée par un large parapluie, vient se grouper un essaim de ces malheureux; munis chacun d'un bol et d'une cuiller appartenant à l'homme charitable, ils reçoivent successivement une ration de soupe.  Ces hommes, qui, par une ferme volonté, auraient pu s'élever au rang honorable d'ouvrier, n'ont pas honte de descendre à la condition de mendiant déguisé, car en réalité ce ne sont que des mendiants.  Ils ne demandent pas publiquement l'aumône, il est vrai, mais ils la reçoivent sous une forme de secours tolérée par l'autorité.  C'est avec l'aide de ce secours qu'ils parviennent, penant la saison rigoureuse, à trouver dans leur gain quotidien de quoi se procurer un second repas et un gîte pour la nuit.  En été, beaucoup d'entre eux couchent en plein air (2).

    Le vagabondage est une passion pour un grand nombre d'enfants du peuple.  Il en [p. 111]  est qui ont été repris en état de vagabondage jusqu'à quarante fois.  On en cite un, entre autres, que la police trouve et ramasse toujours seul.  Jamais aucun fait répréhensible, autre que celui d'une vie errante, n'a motivé son arrestation.  Il n'est pas besoin de dire dans quel état de misère se trouvent les enfants maîtrisés par cette passion, lorsqu'ils rentrent ou qu'ils sont ramenés dans le sein de leurs familles.  Ils n'ont ni bas, ni cravate, ni mouchoir, ni casquette, ni gilet; tout cela a été vendu pour apaiser la faim, ou pour jouer, ou pour aller au spectacle.

    Les jeunes vagabonds de Paris, c'est-à-dire les enfants de sept à seize ans qui mènent une vie errante et oisive, soit par goût, soit par entraînement, soit par nécessité, forment entre eux une espèce de corps dont les membres doivent se soutenir mutuellement pour échapper aux recherches des parents ou de maîtres d'apprentissage (1).  Les moins pervertis ou les plus timides mendient ou fréquentent les marchés et les halles pour y offrir leurs services aux marchands et aux acheteurs; les autres commettent de petits vols.  Tous s'adonnent au jeu avec passion.  On cite de ces malheureux enfants qui se sont privés de manger pendant deux jours pour satisfaire ce goût fatal.  Le spectacle aussi a pour eux le plus irrésistible attrait: ennemis de tout travail utile et sérieux, plongés, quand ils sont à l'école, dans une espèce de somnolence, ils ne se lassent pas au dehors de courir et de jouer.  Ils sillonnent Paris dans tous les sens; tout ce qui frappe leur curiosité les attire: le bruit, le tumulte, la sédition, l'émeute surtout.  Arcole était un petit vagabond qui s'est fait tuer héroïquement le 28 juillet 1830, en hissant un drapeau tricolore au haut de l'arcade du pont suspendu qui porte aujourd'hui son nom.

    Les jeunes vagabonds qui se livrent au vol dirigent principalement leurs tentatives contre les marchands étalagistes et contre les curieux qui se groupent, sur les boulevards, devant les marchands de gravures.  tous les lieux de réunion publique sont, du reste, le théâtre habituel de leurs exploits.  La vie de ces enfants est tellement désordonnée, qu'ils passent souvent, dans l'espace de quelques jours, d'une aisance relative à un complet dénûment.  Aussi, pendant la belle saison, et lorsque ce dénûment se fait sentir, ils ont coutume de reposer la nuit sur des bateaux, sous les arches des ponts, sous les piliers des halles, sous les voitures, dans des caves, dans les carrières, sur les fours à plâtre, en un mot, partout où ils peuvent trouver un abri; en hiver, ils couchent dans les garnis les plus sales et les plus infimes.

    Quant aux vagabonds adultes, qu'on désigne, en style d'argot, sous le nom de goëpeurs, leur type se résume parfaitement dans celui que nous offre le compte rendu suivant d'une audience du tribunal correctionnel de la Seine.

    "Monsieur le président. -- Roland, vous êtes prévenu de vagabondage.

    "-- Attendez donc un peu qu' je m' débarbouille les yeux.  Dieu de Dieu!  que vous avez un beau soleil ici, vous autres, en comparaison de c'te diable de Souricière! ...  M'y v'là ... à c'te heure.  Vous disiez donc que j'étais prévenu de vagabondage?  J' n'en disconviens pas.  Après?  [p. 112]

Type. Vagabond. Dessinateur: H. Monnier; Graveur: Verdeil.

    "-- Vous êtes convenu dans l'instruction que vous aviez été déjà poursuivi soixante fois pour le même délit.

    "-- Soixante fois! j'ai dit ça par ironie, pour faire rire ce grand sec d'instruction qu'avait pas l'air gai du tout.  Il est certain toujours que nous avons déjà eu l'honneur de nous voir relativement au vagabondage, qu'est mon goût, mon inclination à moi; mais jamais pour autre chose, foi de Roland, qu'est mon nom, jamais! jamais!

    "-- Vous n'avez pas d'asile?

    "-- Pas pour le moment: v'là quatre mois que j' bois et que j' couche dans la rue.  C'est mon idée, quoi! j'aime la rue; avec ça qu'on en fait de si belles à présent!  C'est pas exclusivement pour les chiens peut-être?

    "-- Vous n'avez pas de profession, pas d'état?

    "-- Pardon pour ça, j' suis serrurier; y a mon livret dans vos tas de papiers.

    "-- Oui; mais malheureusement il n'a été signé par aucun maître depuis 1812.

    "-- Ça n'empêche pas que j'ai travaillé ça.  Vous jugez bien que si j' n'avais pas travaillé depuis 1812, y m' serait poussé de l'herbe dans les mains et dans l'estomac.  Du tout, j' travaillais le matin à la halle.

    "-- Que pouviez-vous faire de votre état de serrurier à la halle?

    "-- J' travaillais pour ces dames; j' leur raccommodais leurs chaufferettes de tôle, j' leur mettais des poignées en fer à leurs gueux: j' travaillais, quoi!  Mais vous jugez bien qu' ça ne va plus les chaufferettes, d'une canicule comme ça.  Du reste, j' vous en veux pas; faites votre état: me v'là obéissant et soumis comme toujours.  Tout c' que je vous demande ... pas de surveillance; j' veux pas voyager, moi; j' veux pas quitter Paris, enfant de la butte Saint-Roch.  Envoyez-moi au dépôt; on travaille, mais l'ouvrage est douce.

    "-- Comment, à votre âge, cinquante ans!  Vous êtes fort et bien portant.

    "-- J' suis estropié; j'ai attrapé un effort, comme vous dites, en 1812, et j' vous jure bien que je n' m'en donnerai plus d'effort."

    Le tribunal condamne Roland à trois mois de prison, et ordonne qu'à l'expiration de sa peine il sera conduit au dépôt de mendicité.

    "A la bonne heure! bien jugé, ça; v'là le dépôt assuré.  C'est embêtant tout de mème, trois mois à l'ombre, d'un soleil comme ça!  Mais bah! c'est égal, j' vous en veux pas; c'est votre état.  Salut bien, président et toute la compagnie."

    M. Frégier ne porte qu'à quinze cents le nombre des vagabonds de tout âge qui battent le pavé de Paris; mais il est certain que le chiffre en est beaucoup plus élevé.

    Il est une classe de vagabonds peu connus dans la capitale et dont les excursions s'étendent rarement plus loin que les départements frontières; nous voulons parler des Bohémiens.  Les Bohémiens forment une race à part, et dont la physiognomie est étrange.  J'en ai vu plusieurs, l'été dernier, dans les prisons de Metz, de Sarreguemines, de Thionville, de Strasbourg.  J'ai remarqué surtout une grande et jeune Bohémienne qu'on avait arrêtée le matin.  Ses cheveux était noirs, luisants, longs et droits.  Sa tête était nue comme ses pieds; ses pieds était petits comme ses mains.  Le haillon rouge et bleu qui la couvrait était vague, et laissait deviner  [p. 113]  pourtant la souplesse de son torse, non cette souplesse efféminée de nos tailles de salon, mais cette souplesse vigoureuse de la nature sauvage.  Elle était grande, sans l'être trop; svelte sans maigreur; fraîche sans couleur.  Sa peau était fine et son teint cuivré; son front bas, ses sourcils arqués, ses cils épais, sa paupière large, l'orbite de l'oeil creuse, sa prunelle noire, étincelante; son regard fixe, son nez grec, son menton court, ses dents comme aiguisées et blanches, sa bouche fendue, ses lèvres plates, humides et vermeilles; son sourire ... oh! je n'ai point d'expression pour son sourire; je puis me le rappeler, non le rendre.  Comme elle n'entendait que l'allemand, et le mauvais allemand, je ne pus lui faire comprendre un mot, ni en comprendre un d'elle.  Un peintre avait obtenu la permission de faire son portrait; s'il l'expose au Salon, nous verrons enfin la Esmeralda.

    M. Balbi s'est livré à des recherches minutieuses sur la race des Bohémiennes.  Il a constaté qu'il y en avait cent mille en Europe, et que dix mille habitent la France.

    Béranger en a écrit l'histoire morale dans une admirable chanson.

    Un article à part leur sera consacré dans ce livre.

 
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Notes, p. 111

(1) Voir les Détenus, et ci-après, p. 14.
(2) Frégier, des Classes dangereuses, t. I.

Note, p. 112

(1) Frégier, des Classes dangereuses, t. I.