(LES PAUVRES par M. Moreau-Christophe) |
MALFAITEURS. |
Les malfaiteurs forment cette variété de mendiants qui, dans Gil Blas, demandent l'aumône l'escopette au poing. M. Gisquet porte à trente mille le nombre des personnes qui, si elles trouvaient votre bourse sur la voie publique, et avaient la certitude de n'être pas aperçues, la ramasseraient et la mettraient dans leur poche, quoique sachant qu'elle vous appartient; à vingt mille le nombre de celles qui la restitueraient si vous la réclamiez; à dix mille le nombre de celles qui tâcheraient de conserver la bourse, soit en niant de l'avoir ramassée, soit en la faisant passer en d'autres mains, soit en soutenant qu'elle leur appartient. Combien, dans ces dix mille, y en a-t-il qui prendraient votre bourse sur un meuble, sur une banquette, ou dans une loge de théâtre? Six mille. -- Combien d'entre eux chercheraient à la prendre dans votre poche? Trois mille. -- Combien, sur ces trois mille, en compterait-on qui, pour la voler, s'introduiraient, en votre absence et en crochetant vos portes, dans votre maison? Deux mille. -- Combien, de ces derniers, iraient jusqu'à s'introduire chez vous, pendant la nuit, avec escalade et effraction? De mille à douze cents. -- Enfin, à combien peut-on évaluer ceux qui seraient décidés d'avance à vous assassiner pour consommer le vol? A six cents au moins. J'ignore sur quels faits constatés reposent ces données de l'ancien préfet de police de Paris. Ce que je sais, c'est que les malfaiteurs pullulent à Paris, comme dans toutes les autres villes riches et surtout manufacturières. Ce que je sais, c'est que la où naissent et se développent les richesses de l'industrie, là aussi naissent et se développent proportionnellement toutes les misères du crime. D'où il suit qu'il y a [p. 114] nécessairement entre l'industrie et la misère une corrélation intime, qui fait que l'une est nécessairement solidaire de l'autre. Que cette solidarité pèse sur l'industrie comme l'effet d'une cause dont elle est innocente ou coupable, toujours est-il que la misère, dans les villes à industrie, a sa source première dans l'industrie, ainsi que le crime qui, comme elle, en est la conséquence forcée. Voyez les départements agricoles. Ces départements sont les plus pauvres. Cependant il y a moins d'indigents que dans les départements industriels; il y a aussi beaucoup moins de crimes. Pourquoi? C'est que la misère agricole a les vertus de sa mère, l'agriculture, tandis que la misère industrielle a tous les vices de la sienne, l'industrie. La misère agricole est sobre, frugale, patiente. Vivant de peu, elle a besoin de peu; pour elle, la pauvreté est une vertu chrétienne, ou plutôt c'est vertu pour elle de savoir la supporter. Cette science est presque toute sa science. La garder intacte et la transmettre à ses enfants, est un devoir dans lequel elle trouve son bonheur; son malheur commence quand elle l'oublie: elle l'oublie quand le vent des villes souffle sur elle. Alors, les besoins nouveaux qu'il lui apporte lui suggèrent la pensée du crime, mais les crimes qu'elle commet alors se ressentent de leur origine; il en est même d'immoraux, tels que l'infanticide, qui sont plus fréquents dans les communes rurales que dans les communes urbaines, et qui, cependant, témoignent de la plus grande moralité des campagnes. La misère industrielle, au contraire, est intempérante, dissolue, impatiente. Vivant de beaucoup, elle a besoin de beaucoup. Pour elle, la pauvreté est un métier fructueux qu'elle exploite. Quand le métier ne va plus, elle sait comment on y supplée. Cette science, elle l'a apprise des vices mêmes qu'elle a à satisfaire. Cette science, qu'elle a sucée avec le lait de sa nourrice, elle la transmet aussi, elle, à ses enfants, et c'est ainsi que se perpetue, dans nos grands centres de population, cette hideuse et menaçante famille de mendiants, d'oisifs et de débauchés, qui sont la plaie honteuse de notre civilisation moderne. M. le comte d'Angeville a cherché à laver l'industrie et les villes manufacturières de l'imputation qui leur est faite d'engendrer à la fois le paupérisme et le crime. Il prétend que les publicistes qui ont voulu établir une connexité absolue entre l'industrie et le paupérisme n'ont pas assez fait entrer dans leurs considérations les émigrations des campagnes dans les villes, et les émigrations des départements pauvres dans les départements riches et industrieux. A l'appui de ce dire, M. d'Angeville cite le département des Bouches-du-Rhône qui, en 1835, comptait six cent cinquante-neuf mendiants, dont trois cent vingt et un résidaient à Marseille, et dont quatre-vingt-dix-sept appartenaient à des pays étrangers, et cent vingt-quatre à divers autres départements de la France. Le même statisticien fait des rapprochements analogues à l'égard de la population criminelle ou mendiante de plusieurs autres grandes villes riches ou manufacturières. Mais qu'importe que les mendiants ou les criminels d'une ville appartiennent ou non à cette ville par leur naissance? Du moment où le crime et le paupérisme se manifestent plutôt là qu'ailleurs, il est clair qu'ils y trouvent [p. 115] un aliment, un appât, un encouragement qui leur manque ailleurs. Dès lors, l'argument que nous avons posé subsiste, quelle que soit l'origine des mendiants et des coupables qui se réunissent de préférence là où l'industrie les attire. Quoi qu'il en soit, au surplus, à cet égard, ce que nous tenons surtout à établir ici, c'est que les malfaiteurs le deviennent rarement parce qu'ils sont pauvres, tandis qu'ils deviennent toujours pauvres parce qu'ils sont malfaiteurs. Ceci trouve sa preuve dans l'exemple des libérés. |
| EN AVANT | EN ARRIÈRE | MATIÈRES (Pauvres.) (Tome IV) | HOME |