(LES PAUVRES par M. Moreau-Christophe) |
LIBÉRÉS. |
| s ne ferons dériver la preuve que la misère est toujours le produit du crime, ni des remords ni des angoisses morales que la justice divine inflige aux condamnés de la justice humaine: cette preuve ne réside que dans la main de Dieu. Nous la ferons dériver seulement des effets matériels qui sont la conséquence inévitable du crime, et qui atteignent surtout les libérés; celle-ci réside dans la main des hommes.
Le copuable, frappé de condamnation, n'expie pas seulement son crime par la privation de sa liberté, il l'expie encore et surtout par la perte de sa fortune et par la tache indélébile que cette condamnation imprime à sa famille. Que de familles ruinées et misérables, de riches ou aisées qu'elles étaient, le sont devenues uniquement parce que leur chef ou l'un de leurs membres subissait ou avait subi quelques années de prison! Les frais de poursuite, les indemnités, les amendes, sont autant de sources de misère qui viennent ajouter les pertes d'argent à la perte bien autrement désastreuse de l'honneur et de la réputation. Une fois sorti de prison le condamné pourra-t-il au moins, réhabiliter son nom et sa fortune? Hélas! l'un et l'autre sont à jamais perdus pour le libéré. Hier, le prisonnier avait un asile, du pain, du travail, des vêtements et la certitude d'être bien soigné s'il souffrait. Aujourd'hui, les portes de la prison lui sont ouvertes; -- il est libre. Il est libre! mais quelles ressources, quels moyens d'existence va lui fournir cette liberté? Si les individus frappés par la loi jouissent, dans les prisons, d'un sort assez doux, leur malheur réel commence à l'époque de leur libération. En effet, lorsqu'un homme que le désordre, la paresse et la misère avaient conduit au crime, a subi la peine qui lui fut infligée; lorsque, ayant satisfait à la loi, il est délivré de ses fers, quel accueil l'attend dans la société à laquelle il est rendu? S'il a une famille, elle le répudie; ou si elle lui accorde quelques légers secours, c'est souvent à la condition qu'il fuira les lieux qu'elle habite. Les prisonnier est donc presque toujours sans famille en sortant de prison. Trouvera-t-il au moins aide et protection chez les étrangers? Hélas! A peine est-il dans un atelier où il peut manier la lime ou la scie, dans [p. 116] une ferme où il vaque à la garde des bestiaux, dans une famille chez laquelle il est soumis aux lois de la domesticité, trahi par l'attirail indispensable des signalements, par la brutale indiscrétion des agents subalternes de la police, le libéré est dans une inquiétude continuelle; jeté d'atelier en atelier, de village en village, d'antichambre en antichambre, accusé partout, repoussé partout, il ne voit plus qu'un asile, c'est le bagne; qu'une clef pour en ouvrir l'accès, c'est le fer; qu'une recommandation pour y être admis, c'est le crime. "Combien, dit le directeur de l'une de nos maisons centrales, ne pourrais-je pas citer de pauvres prisonniers dont la conduite m'avait semblé mériter le plus vif intérêt, et que j'ai vu rentrer en prison par suite de ce préjugé! J'en sais en, entre mille, qui, après avoir achevé son ban sans donner lieu au plus léger reproche sur sa conduite, a fait onze boutiques dans l'espace de treize mois, sans pouvoir obtenir, malgré les excellents certificats que je lui avais délivrés, qu'on osât le conserver en sa qualité de détenu libéré. On lui disait: "Je n'ai pas à me plaindre de vous, mais comment vous envoyer placer de l'ouvrage chez une pratique? je les perdrais toutes les unes après les autres; ALLEZ-VOUS-EN." Ce malheureux, qui avait déposé une partie de sa masse de réserve entre les mains d'un tiers, est venu le prier de la lui conserver pour son retour en prison; puis il s'en est allé, face à face d'un gendarme, voler un petit pot d'étain de 20 à 30 centimes; et, pour ce délit volontaire et forcé, il subit, en ce moment, une condamnation de treize mois d'emprisonnement." Ainsi dont, le cime conduit inévitablement le libéré à la misère, et la misère le reconduit inévitablement au crime: triste et fatal pèlerinage dont les allées et les retours ne sont que trop fréquemment constatés par le nombre toujours croissant des récidives. Il est une autre classe de malheureux qu'une première chute pousse nécessairement aussi à une seconde: ce sont les graciés. Les graciés sortent de prison avec une sorte de baptême royal que les lave de la souillure de leur condamnation, mais l'eau lustrale de ce baptême ne suffit pas pour les réhabiliter dans l'opinion publique. L'opinion publique ne croit point au repentir, et la contamination des prisons est telle, que quiconque y a été enfermé, n'importe à quel titre, est marqué au front d'un stigmate déshonorant. C'est pour cela que les sortants doivent exciter aussi notre sollicitude. Les sortants sont les libérés de prison qui n'ont eu aucune peine à subir. Tels sont les prévenus acquittés et les accusés absous, après détention préventive. Mais le préjugé, plus fort que la loi, plus fort que la raison, ne fait aucune distinction entre ceuz qui sortent de prison. Il les condamne tous, il ne fait grâce à personne. Tous, à ses yeux, sont coupables; tous doivent subit cette peine perpétuelle qui survit à toutes les peines du Code, bien qu'elle ne soit point écrite dans le Code, la peine du mépris public. Le crime, même soupçonné, imprime donc une tache ineffaçable, et cette tache a pour conséquence funeste la misère de celui sur qui elle tombe. On frémit quand on songe au nombre toujours grossissant des individus qui sortent chaque année de nos prisons et de nos bagnes. Les relevés officiels cons- [p. 117] tatent que Paris ne renferme pas, année commune, au delà de dix-sept cents libérés soumis à la surveillance de la police; mais ce chiffre s'augmente prodigieusement de tous les libérés qui ne sont pas soumis à la surveillance, et de tous ceux qui s'en sont affranchis, et de tous ceux qui ont rompu leur ban, et qui viennent se perdre au sein de l'immense population de la capitale, et de tous ceux enfin qui ont séjourné, à un titre quelconque, dans l'une ou l'autre de nos prisons. Le nombre de ceux-ci s'élève à plus de cinquante mille chaque année dans toute la France; de sorte que, pendant une période de dix ans, la France reçoit et nourrit dans son sein plus d'un demi-million de libérés de toute sorte qui jettent partout le germe de tous les vices, c'est-à-dire de toutes les misères qu'ils ont puisées en prison. Ajoutons à cette masse effrayante celel des enfants trouvés et abandonnés, dont le nombre et la dépense s'accroissent chaque année, et nous aurons encore une idée plus complète des ferments démoralisateurs que la société moderne recèle dans son sein. |
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