ENFANTS TROUVÉS ET ABANDONNÉS.

    On comprend, en général, sous le nom d'enfant trouvé, l'enfant nouveau-né dont les père et mère se débarassent, soit en l'exposant de jour ou de nuit dans un lieu public quelconque, soit en le faisant déposer dans l'intérieur même d'un hospice, soit en le faisant déposer dans le tour extérieur, si l'hospice leur offre cette facilité.  Nous disons en faisant déposer, car ce n'est ni le père ne la mère qui le déposent eux-mêmes; voulant rester inconnus, ils se servent d'une sage-femme ou d'un agent intermédiaire qui fait de cet office un métier souvent lucratif pour lui (1).  Les intermédiaires se font peu de scrupule d'aider les parents dans cet acte de délaissement, lorsque les parents eux-mêmes ne se croient pas coupables.  Les uns et les autres partagent l'opinion généralement répandue, et signalée dans les rapports officiels, de l'existence d'une sorte de droit consistant à mettre à la charge du pays tous les enfants nés hors mariage, et même des enfants légitimes, lorsque les familles sont indigentes (2).

    Il y a cette différence entre l'enfant trouvé et l'enfant abandonné, que celui-ci peut être délaissé par ses parents à différents âges, et que le mystère qui enveloppe toujours l'exposition ou le dépôt du nouveau-né n'accompagne qu'exceptionnellement l'abandon de l'enfant déjà élevé (3).  Quand l'abandon a besoin du secret, [p. 118] c'est qu'il est coupable et qu'il n'a point d'excuse.  Alors l'enfant abandonné devient ainsi une autre espèce d'enfant trouvé.

    La France, en 1784, ne comptait, suivant M. Necker, que quarante mille enfants trouvés, au-dessous de douze ans.  Depuis, ce nombre s'est successivement accru jusqu'à cent vingt-neuf mille, et les dépenses correspondantes se sont progressivement élevées de 4,090,000 à 10,240,000 francs, chiffre de 1835 (1).

    Ainsi, le nombre des enfants trouvés a plus que triplé en France, depuis 1784, et dans les quinze ans qui ont suivi la mise à exécution du décret du 19 janvier 1811, lequel supposait une dépense de 4,000,000 environ, il y a eu dans les dépenses une augmentation de plus de moitié (2).  [p. 119]

    Quelles sont les causes de cet accroissement progressif qui excite au plus haut degré la sollicitude des conseils généraux et des Chambres, et qui préoccupe à un si haut point l'opinion publique et le gouvernement?

    Quelle que soit la divergence d'opinion des publicistes à ce sujet, la misère doit incontestablement occuper le premier rang parmi ces causes; c'est pourquoi nous plaçons la multiplicité des enfants trouvés au nombre des signes indicateurs de la misère.  Toutefois, il faut distinguer, à cet égard, entre les enfants trouvés et les enfants abandonnés.  Le mystère qui est de l'essence de l'exposition des enfants trouvés n'est pas, en effet, un signe certain de la pauvreté de la mère; il est seulement un signe certain de la faute qu'elle a commise et de l'intérêt qu'elle a et qu'elle met à la cacher.  Le mystère, au contraire, n'étant point de l'essence de l'abandon, l'abandon est presque toujours l'indice de la pauvreté, en ce sens que la pauvreté peut rendre l'abandon inévitable.  Seule, du moins, elle peut s'excuser; seule, elle peut être avouée pour motif.

    M. de Gérando, qui, le premier, a établi cette distinction importante, présente, à cet égard, une considération qui ne l'est pas moins.  Nous voulons parler de l'intérêt qu'une fille mère attache au mystère dont elle enveloppe sa faute, et des conséquences qui en résultent pour le sort de son enfant.  Cet intérêt, ces conséquences dépendent du degré de sévérité avec lequel l'opinion condamne une telle faute, et des conséquences qu'entraîne sa révélation.

    Dans les pays où une fille mère est généralement repoussée de la société, bannie de la famille, où elle perd sa place, où il n'y a plus pour elle de possibilité de trouver un époux, la plupart des enfants naturels seront exposés ou déposés par les mères.  Dans ces pays, le nombre des enfants trouvés sera plus élevé, sans que les moeurs soient plus corrompues, et les fautes qui les offensent jugées avec plus de rigueur.  Dans les pays, au contraire, où une fille mère ne craint pas de se montrer, où elle reste dans sa famille, chez ses maîtres, se place comme nourrice, se marie ensuite, et se marie ordinairement avec le père de son enfant, il n'y a pas de motif puissant pour que la mère expose ou dépose le nouveau-né auquel elle a donné le jour.

    Dans la plus grande partie de la France, surtout dans les contrées de l'ouest, du centre et du midi, l'opinion juge avec une grande rigueur les filles mères.  Voilà pourquoi, dans plusieurs des anciens départements de la Bretagne, dans la Haute-Loire, la Vienne, l'Ardèche, le Gard, Tarn-et-Garonne, le nombre des expositions se rapproche davantage de celui des naissances illégitimes, en même temps que le nombre des naissances illégitimes s'y montre plus faible.

Type. Femme. Dessinateur: Pauquet; Graveur: Hébert.

    En Allemagne et ne Suisse, l'opinion prononce contre les filles mères des arrêts moins redoutables.  Presque toujours elles s'établissent, et, le plus souvent, avec le [p. 120] complice de leur faute.  Voilà pourquoi les expositions y sont si rares, quoique les naissances illégitimes y soient si fréquentes.  Et ceci explique comment, en France, le même phénomène se reproduit dans les départements limitrophes de l'Allemagne, qui ont quelque affinité de moeurs avec les peuples germaniques, comme le Haut et Bas-Rhin, les Vosges, la Moselle, le Jura, la Haute-Saône, où le nombre des naissances illégitimes influe peu sur les expositions d'enfants.

    Ceci explique aussi pourquoi les expositions d'enfants sont si rares dans les contrées où la recherche de la paternité est admise.

    Enfin, ceci explique pourquoi le nombre des infanticides, loin de se proportionner à celui des naissance illégitimes, suit le plus souvent une proportion inverse, et pourquoi les départements de l'ouest et du centre de la France, ceux où les moeurs conservent le plus de pureté, sont cependant dans la classe de ceux où le nombre des infanticides se montre le plus élevé, relativement à la population (1).

    La misère donc n'est point à elle seule, ni par elle-même, une cause qui détermine l'exposition des enfants, avec les précautions du secret.  La misère peut se joindre aux circonstances que nous venons d'indiquer pour entraîner une mère, intéressée à cacher sa faute, à choisir de préférence ce mode pour se débarasser de son enfant.  La mère pauvre évitera ainsi la dépense de la vêture, des mois de nourrice, de la pension après le sevrage; mais la misère, par elle-même, ne commanderait pas le secret, elle chercherait plutôt à se produire pour obtenir l'assistance.  La misère seulement peut concourir à augmenter les expositions avec secret, quoique seule elle ne tende point à les produire.  C'est pour cela qu'on voit assez généralement leur nombre s'accroître à la suite des grandes calamités publiques; ce qui a fait dire à Malthus que le nombre des enfants exposés est plus grand dans les mauvaises années où le produit moyen ne suffit pas pour nourrir la population actuelle.

    Quant à l'abandon des enfants, la misère seule peut porter une mère à délaisser l'enfant qu'elle a nourri, qu'elle a élevé, dont elle a pris les premiers soins, ou du moins la misère peut être la cause première, la cause déterminante de ce délaissement.  "La débauche fait les enfants naturels, dit M. Benoiston de Châteauneuf, la misère produit les enfants abandonnés. -- Ne faisons pas, ajoute l'auteur des Considérations sur les enfants trouvés, ne faisons pas la nature humaine plus méchante qu'elle ne l'est en effet, et croyons que la misère arrache au moins à leur mères autant d'enfants que le libertinage. -- De toutes les causes qu'une mère peut [p. 121] alléguer pour se justifier du criminel abandon de son enfant, la plus pressante, disent MM. Terme et Montfalcon, c'est l'impossibilité absolue de le nourrir.  "Tel est quelquefois, en effet, le degré de la misère des ouvriers, dans les grandes villes, que ces hommes de travail peuvent difficilement pourvoir au premier de leurs besoins matériels.  Si les devoirs d'une mère sont doux à remplir, ce n'est pas pour le pauvre qui manque de tout.  Combien de pauvres ménages manquent de pain et sont par conséquent hors d'état de subvenir au salaire d'une nourrice étrangère!  Combien de femmes mères, sans travail, et réduites à l'impossibilité de se nourrir elles-mêmes d'aliments convenables, voient avec désespoir le lait manquer à leur sein flétri!  Alors l'abandon leur apparaît comme une ressource, et elles en usent avec d'autant moins de regret, qu'elles sont sûres que leurs enfants seront mieux soignés à l'hospice où on les recueille, que dans la maison paternelle où l'on ne peut plus les nourrir."

    Et puis, la misère déprave; et les sentiments naturels périssent dans un coeur corrompu.  La charge d'une famille apparaît seule alors; les sacrifices qu'elle impose ne trouvent point de compensation dans le cercle des intérêts matériels; et comme il est dans la nature de l'homme de chercher son bien, il se débarasse de ses enfants toutes les fois que la loi pénale lui en laisse la faculté et que sa position lui en fait un besoin.  "On ne peut nier, dit M. Remacle, que dans une société comme la nôtre, à la fois corrompue et souffrante, une pareille n'ait multiplié les abandons à l'infini."

    La même cause agit, plus souvent qu'on ne le pense, sur le sort d'une autre classe de pauvres, celle des orphelins./p>

 
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Notes, p. 118

(1) A Paris, la personne qui se charge d'apporter l'enfant à l'hospice reçoit pour ce courtage une rétribution de 10 à 15 francs; d'autres rétributions sont payées, par la suite, aux intermédiaires pour d'autres services, comme de procurer des nouvelles de l'enfant, etc., etc.
(2) Voyez Rapport présenté au roi, en 1837, sur les hôpitaux et hospices, par le ministre de l'intérieur, p. 67, 76, etc.
(3) "Les enfants trouvés sont ceux qui, nés de pères et mères inconnus, ont été trouvés exposés dans un [p. 118] lieu quelconque ou portés dans les hospices destinés à les recevoir.  Les enfants abandonnés sont ceux qui, nés de pères et mères connus, et d'abord élevés par eux ou par d'autres personnes, à leur décharge, en sont délaissés sans qu'on sache ce que les pères et mères sont devenus, ou sans qu'on puisse recourir à eux."  Décret du 19 janvier 1811, art. 2 et 5.

Notes, p. 119

(1)

ANNÉES NOMBRE MOYEN
D'ENFANTS TROUVÉES ET ABANDONNÉS
DÉPENSES
1784 40,000
Fa.
1798 51,000
1809 69,000
1815 84,500
1816 87,700
1817 92,200
1818 98,100
1819 99,346
1820 102,103
1821 106,403
1822 109,297
1823 111,767
1824 117,767 9,800,212
1825 117,305 9,796,780
1826 116,377 9,662,066
1827 114,384 9,485,661
1828 114,307 9,445,575
1829 115,472 9.458,896
1830 118,073 9,590,411
1831 123,869 10,386,946
1832 127,982 10,?58,800
1833 129,699 10,240,262

(2) Si une semblable augmentation ne se remarque pas dans le nombre des enfants exposés et dans le montant des dépenses des autres états catholiques, le chiffre annuel des uns et des autres n'en est pas moins beaucoup plus considérable que dans les états protestants.  Les états catholiques et les états protestants présentent deux systèmes contraires sur les enfants trouvés.  Dans les premiers: des hospices, le secret des admissions, l'interdiction de la recherche de la paternité, et un nombre immense d'enfants trouvés; dans les seconds: point de tours, point d'hospices, l'obligation pour la fille mère de nourrir son enfant, la recherche de la paternité autorisée, et peu, infiniment peu d'exposition de nouveau-nés.  Notez qu'il y a plus d'infanticides dans les pays catholiques que dans les pays protestants.  Cela n'empêche pas qu'il y ait dans les pays protestants beaucoup de naissances illégitimes, autant et plus d'enfants naturels quelquefois que dans les pays catholiques.  Si donc les pays protestants n'ont qu'un petit nombre d'enfants trouvés, c'est moins parce qu'on ne voit chez eux ni tours ni hospices, que parce que leur législation rend ces établissements inutiles en pourvoyant d'une autre manière, et souvent peut-être aux dépens des moeurs, à l'entretien des enfants illégitimes.  A Londres, trente nouveau-nés seulement sont exposés chaque année, et Londres cependant paraît être celle des villes de l'Europe où l'immoralité est portée au plus haut degré.  Cette grande cité n'a pas d'hospice pour les enfants trouvés, mais on y comptait en 1830 sept mille quatre cents enfants qui vivaient d'aumônes recueillies sur la voie publique.  (Terme et Monfalcon, p. 138.)  En France, aux neuf cent soixante et un mille deux cent vingt-six naissances qui ont lieu chaque année, correspondent annuellement trente-deux mille expositions d'enfants.  C'est une exposition sur trente naissances.  (Ibid., 133.)  La France compte annuellement trente-trois mille sept cent quarante-deux enfants trouvés et abandonnés: c'est trois cent quatre-vingt-douze pour le département moyen, ou, en d'autres [p. 119] termes, c'est, en moyenne, trois cent quatre-vingt-douze par département.  Pour mille naissances tant légitimes que naturelles, on a trente-cinq enfants trouvés et abandonnés, ou trois et demi pour cent pour le département moyen.  (Documents statistiques publiés en 1835 par le ministre du commerce.)

Note, p. 121
(1) Du reste, le nombre des accusations d'infanticide est peu considérable: il s'élève à peine à soixante par année en France.  Mais quel est le rapport de ces accusations avec le nombre réel des avortements?  C'est ce qu'on ne peut même conjecturer.  A Paris, le nombre des avortements doit être très-considérable.  Il y a des gens qui font métier d'en procurer les moyens, et il y a à peine dix accusations d'infanticide par an.  (De Gérando, II, 265.)  Et puis, que d'infanticides inconnus, impunis!  Dernièrement, une fille mère ayant été traduite en Cour d'assises pour infanticide, les recherches que l'accusation nécessita firent découvrir les ossements de six autres cadavres d'enfants enfouis dans un jardin.  Ces six autres infanticides n'avaient été ni connus ni poursuivis.  Le jury recula devant la condamnation à mort, en raison des circonstances atténuantes! ...