(LES PAUVRES par M. Moreau-Christophe) |
ORPHELINS PAUVRES. |
"Les orphelins, porte l'art. 6 du décret du 19 janvier 1811, sont ceux qui, n'ayant plus ni père ni mère, n'ont aucun moyen d'existence." La multiplicité des orphelins pauvres est donc une manifestation de la misère, puisque leur nombre accroît en proportion de celui des familles indigentes. D'après divers renseignements statistiques, il doit exister en France dix-huit mille orphelins ou enfants abandonnés, dont la dépense individuelle peut être évaluée à environ 85 francs par an. La somme totale s'élève donc à 1,360,000 francs. Généralement les orphelins sont reçus et entretenus, en province, dans les hospices communs. Quelquefois pourtant ils sont disséminés au dehors. Mais, en général, les enfants recueillis à ce titre sont en très-petit nombre. L'hospice de la Charité de Lyon, par exemple, en a quarante tout au plus à sa charge. Celui de Rouen en admet, terme moyen, cinq par année et en place quatre au dehors. Cependant, le bel hospice d'orphelins de Nancy renferme cent un enfants des deux sexes; il est aujourd'hui pour la France un établissement modèle, qui serait digne d'être imité. Paris a un hospice spécial pour les orphelins des deux sexes. Il entretient aujourd'hui plu [p. 122] de treize cents enfants, dont cinq cents filles. Mille de ces orphelins sont placés à la campagne ou mis en apprentissage, les autres sont élevés à l'hospice. Malheureusement le décret impérial du 19 janvier 1811, qui consacre le droit des orphelins à être secourus, garde le silence sur les ressources qui devront être consacrées à ce secours. Il est résulté de là que, tandis ques les frais de l'éducation des enfants trouvés et abandonnés sont restés à la charge de l'état et des départements, on n'a pu, dans le silence du texte, recourir, pour l'éducation des orphelins, qu'aux ressources propres des hospices et aux subventions des communes. Mais les hospices n'ont pu prendre à leur compte l'éducation des orphelins que dans le cas où les fondations leur en imposaient le devoir, où leurs revenus leur en laissaient les moyens. C'est pourquoi, dans l'impossibilité où se trouvent souvent les communes et les bureaux de bienfaisance d'élever les orphelins qui leur appartiennent, les administrations locales se sont vues souvent réduites à faire délaisser ces pauvres enfants pour les faire recueillir ensuite à titre d'abandonnés. Les orphelins sont donc presque partout, en France, confiés aux soins volontaires de la charité privée et des associations de bienfaisance. Ces associations et les institutions qu'elles ont fondées y sont nombreuses, mais elles le sont surtout en Italie, leur berceau, et ne le sont pas moins en Allemagne, en Prusse, en Suisse, en Hollande, en Belgique, en Russie, en Angleterre, aux États-Unis. Partout on sent qu'il s'agit là d'un genre de malheur que, la plupart du temps, aucune puissance humaine ne peut prévenir, et qui doit trouver sympathie dans tous les coeurs. Nous en dirons autant des aveugles et des sourds-muets. |
AVEUGLES ET SOURDS-MUETS. |
On ne peut placer au nombre des signes révélateurs de la misère l'infirmité naturelle des sourds-muets et des aveugles. Cependant cette classe d'infortunés appartenant en majeure partie à la classe pauvre, on peut dire qu'elle appartient naturellement à notre sujet. Nous ne nous en occuperons toutefois ici que pour fournir sur le nombre de ces malheureux quelques documents statistiques généralement peu connus (1). On présume qu'il existe en France environ vingt mille sourds-muets, c'est-à-dire un sur seize cents habitants. Sur ce nombre, la majeure partie (quelques statisticiens en élèvent la proportion à vingt-trois sur vingt-quatre) appartiennent à des familles malheureuses, ce qui pourrait faire croire que la misère entre pour beaucoup dans les causes naturelles de cette double infirmité. La misère, en tout cas, la propage et l'entretient si elle ne la crée pas; car ces malheureux, privés des moyens d'exprimer leurs [p. 123] besoins et leurs idées, restent, pendant toute leur vie, si l'éducation ne leur rend les sens dont ils sont privés (1), à charge à eux-mêmes, à leurs parents, à la société, et, misérables, ils engendrent, devenus hommes, de nouveaux misérables, qui, à leur tour, en engendrent d'autres, aussi ou plus misérables qu'eux. Dans les autres états de l'Europe le nombre des sourds-muets paraît être, en général, dans une proportion analogue à celle qui est constatée en France. En Russie, on compte un sourd-muet sur quinze cent quarante-huit habitants; aux États-Unis, un sur quinze cent trente-sept. En général, la proporition varie, dans les diverses contrées, de un sourd-muet sur cinq cent trois habitants à un sur deux mille cent quatre-vingts. Mais elle se modifie singulièrement, dans le même pays, suivant les circonstances locales; elle est plus forte vers le nord, dans les montagnes. Le canton de Berne, en Suisse, contient un sourd-muet sur trois cent cinquante habitants, tandis que celui de Zurich n'en compte qu'un sur mille; et cependant, dans ce même canton, la commune de Weyach renferme un sourd-muet sur soixante-trois habitants. Dans la Corse, les sourds-muets sont dans le rapport de un à six cent cinquante-six, et, dans le département du Cher, dans le rapport de un à quatorze mille cinq cent quatre-vingt-onze. Aux États-Unis, la petite ville de Chilmark, dans le Massachussets, renferme douze sourds-muets sur une population qui ne s'élève qu'à six cent quatre-vingt-quatorze habitants. Quant aux aveugles, ils sont également, ainsi que nous l'avons dit, plus multipliés dans la classe indigente. Cette circonstance s'explique par plusieurs causes. Partout où la mendicité est tolérée, les aveugles figurent pour une part considérable parmi les mendiants. Leur infirmité se manifeste d'une manière sensible, et, dès le premier instant, elle excite une juste commisération. L'aveugle a, plus que tout autre, besoin de l'assistance d'autrui. Souvent la mendicité est la seule ressource de ces infortunés. Elle ajoute, dans tous les cas, à leur misère, une dégradation et des habitudes d'inaction qui aggravent encore leur infortune. Tandis que les sourds-muets se trouvent plus nombreux en remontant vers le nord, l'inverse a lieu pour les aveugles; ils se multiplient en allant au midi. En France, la proportion du nombre des aveugles à la population est de un sur mille cinquante, ce qui donnerait environ trente mille quatre cent cinquante aveugles. Sur ce nombre on suppose qu'il doit exister deux mille à deux mille cinq cents jeunes aveugles-nés susceptibles de recevoir l'instruction. [p. 124] On compte, en Prusse, un aveugle sur seize cents habitants; en Belgique, un sur mille; en Danemark, un sur sept cent quatre-vingt-dix-huit; en Angleterre, un sur deux mille. En Amérique, on suppose qu'il n'existe que six mille aveugles. D'après les renseignements recueillis par M. Zeunc, il y a, en Égypte, un aveugle sur cent habitants, et en Norwége, un seulement sur mille. L'ophthalmie est beaucoup plus fréquente dans les pays chauds et dans ceux où la réflexion de la lumière est très-vive. Le nombre des aveugles tend à diminuer d'une manière sensible depuis que la vaccine arrête les ravages de la petite vérole, et leur sort devient moins digne de pitié depuis que leur tactilité, développée par l'enseignement des écoles qui leur sont ouvertes, a communiqué à leurs doigts le sens de la vue. Malheureusement nous n'en pouvons pas dire autant du nombre des aliénés, cette autre classe d'infortunés si dignes de notre pitié et de nos soins. |
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Note, p. 123(1) Voyez les articles Aveugles et Sourds-Muets. Note, p. 124(1) De toutes parts s'élèvent en France et en Europe des instituts de sourds-muets; mais les gouvernements en laissent presque partout le soin aux associations privés. Je ne connais que la Hollande qui ait fait de l'instruction des sourds-muets pauvres une dette de la nation, et qui ait réuni ces pauvres enfants dans un établissement central. C'est dans la ville de Groningue, en Frise, qu'est situé cet établissement, le plus intéressant de ceux que j'ai visités. Ailleurs, l'éducation n'est donnée qu'aux sourds-muets qui peuvent la payer: là, elle est donnée gratuitement à tous les sourds-muets pauvres. Cette institution est admirable comme toutes celles que j'ai vues en Hollande. On n'y apprend pas aux enfants qu'à lire et à écrire, on leur apprend les métiers de leurs pères, et ils conservent le costume de la province et de la condition auxquelles ils appartiennent; on leur apprend aussi à prononcer le nom des outils et des autres choses dont ils peuvent avoir besoin, etc. |