(LES PAUVRES par M. Moreau-Christophe) |
ALIÉNÉS. |
L'aliénation mentale est plus souvent qu'on ne pense une manifestation de la misère. Les préfets ayant été consultés par M. le ministre de l'intérieur sur la question de savoir quelle est la position de fortune des aliénés traités dans les établissements publics ou particuliers de leurs départements, presque tous ont répondu que la majeure partie d'entre eux appartient à la classe pauvre. Ce qui le prouve, c'est que les frais de leur entretien sont en majeure partie à la charge des départements ou des communes; ce qui le prouve encore plus, c'est que le plus grand nombre des aliénés des départements étaient déposés dans les maisons d'arrêt comme vagabonds ou gens sans ressources, à l'époque de la promulgation de la loi de 1838. Un vingtième des aliénées admises à la Salpêtrière sont des filles publiques tombées dans un dénûment absolu. Les crétins des Alpes et des Pyrénées sont tous pauvres et appartiennent exclusivement à des familles pauvres. Il en est de même des aliénés du village de Gheel en Belgique. M. Esquirol démontre que l'hérédité est la cause prédisposante la plus ordinaire de la folie, et qu'elle est de plus d'un sixième chez les pauvres. Or, l'hérédité de la misère étant la plus commune de toutes, l'indigence doit être la cause héréditaire la plus fréquente de la folie, dans les basses classes, d'autant que la folie y est presque généralement regardée comme une maladie incurable, et que l'on ne fait rien dès lors pour la guérir. Au surplus, il suffit de parcourir les hospices d'aliénés de la France et de l'étranger pour se convaincre que ce sont surtout les classes pauvres qui sont victimes de ce mal, lequel, loin de diminuer, va toujours en augmentant (1). [p. 125] "La paresse, l'inconduite enfantent la pauvreté; l'immoralité et les passions désordonnées conduisent au crime; les vices de la société augmentent le nombre des pauvres et des criminels; le progrès de la civilisation multiplient donc les fous (1)." |
PAUVRES HONTEUX. |
Toutes les misères dont nous avons parlé jusqu'ici se produisent au grand jour et se manifestent par des actes ostensibles. Mais il est un autre misère qui se cache aux regards de tous et qu'aucune plainte, qu'aucune démonstration extérieure ne révèle. Cette misère est la plus profonde de toutes, précisément parce qu'elle souffre en silence et parce que le mystère dont elle s'enveloppe ne permet ni de la deviner ni de la secourir. Comment donc la reconnaître, puisqu'aucun signe ne l'annonce? et comment la soulager, puisque ses douleurs sont cachées? Grand est le nombre des pauvres honteux, et grand doit être le zèle qui peut aller au-devant de leurs besoins. Ces besoins, la charité chrétienne peut seule les deviner et les satisfaire. Il s'est formé, dans le royaume des Pays-Bas, des sociétés qui fournissent des secours aux pauvres honteux, et qui ont pris pour base de leur association le précepte religieux du secret des bonnes oeuvres. C'est comprendre admirablement l'oeuvre de la charité. Il existe, à Paris, une association analogue pour le soulagement des débiteurs malheureux (2). |
DÉBITEURS. |
Le nombre plus ou moins grand des détenus pour dettes ou des condamnations par corps, dans un pays, pourrait être le criterium du degré plus ou moins élevé de sa misère, si la fiction ne prenait ici la place de la vérité, et si les causes des condamnations étaient toujours sérieuses. Mais, le plus souvent, les dettes contractées sont le résultat de l'escroquerie du créancier, ou du moins elles accusent autant sa cupidité usuraire que la pénurie réelle du débiteur. Toutefois on ne peut nier que, quelle que soit l'origine des dettes, elles n'accusent un véritable état de gêne de la part de celui qui ne peut les payer. Lors donc qu'un grand nombre d'effets de commerce sont protestés faute de paiement, lorsque les faillites se déclarent et que des bilans sont déposés, lorsque des saisies sont pratiquées sur les meubles, sur les immeubles ou sur la personne des débiteurs, lorsque des poursuites sont exercées et des condamnations prononcées contre eux, lorsque enfin la contrainte par corps s'empare du débiteur lui-même et le place en séquestre sous les verrous, alors ces faits, [p. 126] s'ils sont nombreux, graves persistants, témoignent hautement de la misère du pays ou des individus qu'ils concernent. C'est pourquoi nous plaçons les dettes au nombre des signes indicateurs de la misère. La misère, au surplus, dans notre état de société, entre comme élément dans tous les maux dont nous souffrons. Songeons-y bien, et ne méprisons pas les signes qui l'annoncent ... Si l'avenir des nations paraît s'assombrir, dit un publiciste moderne, si l'on se surprend à craindre qu'au milieu des difficultés qui les travaillent elles ne perdent le fil conducteur qui doit les sauver, c'est que l'on ne comprend pas comment, dans le conflit des intérêts, les droits de cette portion si intéressante et si nombreuse, qui n'a pour elle que son travail journalier, pourront échapper au naufrage. Peut-être ne sommes-nous pas sortis de toutes les épreuves réservées à notre époque; peut-être celles qui nous viendront de ce côté seront-elles les plus décisives, mais aussi les plus terribles! ... |
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Note, p. 125(1) Par exemple, il n'y avait à Paris, en 1786, que mille neuf aliénés; il y en avait deux mille en 1813, et quatre mille en 1836. Voyez, sur cette question d'augmentation, Esquirol, Rapport du nombre des aliénés avec la population des divers états, t. II, p. 723 et suiv. Notes, p. 126(1) Esquirol, Remarques sur la statistique des aliénés, etc. (Annales d'hygiène, décembre 1830.) |