(LES PAUVRES par M. Moreau-Christophe) |
PROGRÈS DU PAUPÉRISME. |
Aux besoins vrais ou faux de tous ces pauvres devenus mendiants, de toute cette misère devenue paupérisme, qu'avons-nous à opposer aujourd'hui? Rien autre chose, dans toute la France, que deux dépôts de mendicité légalement institués, mais qu'il dépend des départements de ne pas maintenir (1), et une maison de répression (celle de Saint-Denis), dont la légalité n'est que dans sa nécessité; -- plus, quelques maisons de refuge municipales ou privées, qui ne sont entretenues que par des souscriptions volontaires. Il est vrai que la France possède aujourd'hui mille trois cent vingt-neuf hospices ou hôpitaux ayant cinquante et un millions de revenus, et pouvant secourir plus de cinq cent mille indigents ou malades. Il est vrai aussi qu'il y a maintenant en France six mille deux cent soixante-quinze bureaux de bienfaisance, ayant plus de dix millions de recettes et secourant à domicile près de sept cent mille individus. Il est vrai encore que les revenus des hospices et hôpitaux de Paris, qui n'étaient en 1791 que de 8,000,000, sont aujourd'hui de 10,058,398 francs, et contiennent seize mille quatre cent quatre-vingt-onze lits. Il est vrai, enfin, qu'outre l'état progressif des libéralités dont ces établissements sont l'objet, la charité se manifeste en France par une foule d'institutions et de sociétés de bienfaisance, qui toutes semblent se donner la main pour aller au-devant de l'indigence et obvier à la mendicité. Mais il est aussi vrai que le paupérisme semble s'accroître en raison même des [p. 127] efforts qu'on fait pour le diminuer, et que le chiffre énorme des secours que la pauvreté absorbe chaque année semble l'équivalent de ceux qu'il faudrait encore au paupérisme pour le satisfaire. De sorte que plus on fait pour la pauvreté, plus il reste à faire pour le paupérisme; de sorte que, en même temps que la bienfaisance répand ses dons avec plus de largesse, avec plus de générosité, sur les pauvres, le paupérisme devient proportionnellement plus besoigneux, plus exigeant, plus envahissant, plus terrible. C'est comme un incendie qu'on allume en voulant l'éteindre. Un publiciste combat comme des vaines illusions les alarmes généralement répandues sur l'accroissement progressif du paupérisme, et traite cet accroissement de chimères. Cependant, en suivant pas à pas sa marche envahissante à travers l'Europe et les États-Unis, nous voyons que partout il grandit en marchant. C'est qu'en effet la plaie du paupérisme tend à s'élargir sans cesse, et que les remèdes employés pour la fermer n'ont eu jusqu'à ce jour pour résultat que de l'ouvrir, que de l'élargir davantage. Et ce résultat, il ne faudrait pas le nier, alors même que la statistique prouverait que le nombre des indigents secourus n'augmente pas ou diminue; car, dans notre manière large d'envisager la misère, nous faisons surtout consister ses progrès dans le progrès du besoin. Qui nierait qu'aujourd'hui le besoin a reçu, de l'initiation des classes pauvres aux jouissances du riche, une activité fébrile, une soif insatiable, une faim dévorante pour ces jouissances qu'il envie, et au milieu desquelles il nage sans pourvoir jamais y atteindre! Le besoin est la maladie du siècle: c'est la misère moderne, misère qui étend démesurément son cercle et qui envahit les classes aisées, heureuses autrefois de ce qu'elles avaient de plus que les classes plus élevées. L'homme ne vit pas seulement de pain; l'homme n'a pas qu'un appétit à satisfaire. Quand l'appétit de ces sens est excité par le désir, et que la nourriture manque à ses passions, sa misère est plus grande, riche souvent qu'il est, que la misère du pauvre, quelque indigent qu'il soit. Il y a une masse énorme de ces indigents auxquels la charité ne vient point en aide, et que la statistique ne comprend point dans ses tableaux. C'est cette masse effrayante qui se grossit sans cesse, au fur et à mesure des progrès de la civilisation, et qui menace sérieusement l'ordre public et nos fortunes. Voilà ce qui explique en quoi la misère va toujours croissant, et comme quoi s'accroît avec elle le nombre des mendiants, des voleurs, des prostituées, des enfants trouvés, des enfants abandonnés, et de toute cette progéniture d'enfants dégénérés, débauchés, perdus de maladies et de dettes, qui compose l'immense famille des frères et des fils germains du vice et de la misère. Quel remède donc apporter à ce mal? ... -- Le mal, nous avions pris à tâche de le peindre; à d'autres est réservée la mission de le guérir. MOREAU-CHRISTOPHE. |
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Note, p. 127(1) Depuis la loi du 10 mai 1838, les dépenses des dépôts de mendicité sont devenues facultatives, d'obligatoires qu'elles étaient sous l'empire du décret du 5 juillet 1808. |