Grace à Dieu, il n'est pas de révolution en ce monde qui, à le bien prendre, n'ait en soi quelque chose de bon.  La révolution de juillet, par exemple, nous a délivrés à tout jamais d'un abominable fléau qui menaçait de reparaître dans nos moeurs, je veux dire l'hypocrisie religieuse, la pire espèce de toutes les hypocrisies.  Quand tous les honnêtes gens qui croient encore en Dieu, et qui n'ont pas relégué l'Évangile avec les livres des philosophes, ont pu aller à l'église tête levée sans être soupçonnés d'ambition ou de flatterie, l'église s'est remplie, à toutes les heures du jour, d'une noble foule.  Les honnêtes gens ne se sont plus cachés pour y venir.  La religion catholique, n'étant plus protégée par personne, rentrait dans le droit commun, ou, pour mieux dire, dans le droit divin.  A nous aussi, puisque maintenant il est bien reconnu que la loi est athée, puisqu'il n'y a pas de roi dévot, de cour dévote, plus de congrégations religieuses qui nous espionnent et qui comptent sur nos signes de croix, il nous est bien permis de célébrer le type féminin le plus charmant qui se puisse présenter à l'étude et à l'observation des moralists contemporains.  Nous voulons parler de la dévote, oui, de la dévote elle-même, celle-là qui prie tout haut, qui fait le signe de la croix en plein jour, qui assiste loyalement à toutes les grandes scènes du culte catholique.  Du temps de La Bruyère, quand on disait la dévote, La Bruyère lui-même était obligé d'expliquer tout au bas de la page, qu'il [p. 129] parlait des faux dévots.  Nous sommes plus heureux que La Bruyère, nous autres, nous ne connaissons plus les faux dévots.  Aujourd'hui, on est dévot ou on ne l'est pas.  A quoi bon affecter une vertu qui est inutile pour faire son chemin en ce monde et qui est tout au plus supportée?  Tartufe lui-même, de nos jours, se présenterait dans une honnête maison, Tartufe serait chassé à coups de pied dans le ventre, au bout de vingt-quatre heures, comme le plus sale et le plus abominable des coquins.

    La dévote dont je parle est venue au monde dans quelques-unes de ces correctes maisons du faubourg Saint-Germain, toutes remplies encore de l'honnête et calme parfum des temps passés.  L'enfant a été élevé sur le giron de sa vieille grand'mère, une femme qui a vu tout l'éclat de la royauté, qui a subi toutes les fureurs de la révolution; femme forte, éprouvée par l'exil, éprouvée par la mort de tous les siens, et qui est revenue en France pour y montrer ce que peuvent le courage et la résignation.  La vieille dame a appris de bonne heure, à sa petite fille, à ne pas trop se fier sur le grand nom qu'elle porte, à ne pas compter plus qu'il ne faut sur l'avenir, qui n'appartient à personne, à ne pas dépenser sa jeunesse dans ces mille futilités, dans ces passions vides de sens qui font plus tard de la jeunesse un regret éternel; surtout la brave mère a parlé à son enfant du roi et de Dieu qu'elle n'a jamais séparés dans son amour et dans ses respects.  Elle lui a raconté, non pas sans frémir, qu'il y avait des temps affreux où le roi pouvait être renversé de son trône, où le Dieu pouvait être exilé de son temple, mais qu'au milieu de ces sanglantes tempêtes, c'était un devoir de gentilhomme et de chrétien de rester fidèle au roi, fidèle au Dieu, et, qu'après tout, ils finissaient toujours par revenir l'un et l'autre.  Quel moyen que l'enfant ne fût pas attentif, en entendant raconter à ses oreilles ces histoires étranges, toutes remplies de bouleversements, de blasphèmes et de miracles de tout genre?  Aussi, de bonne heure, la jeune fille est devenue sérieuse; elle n'a rencontré sous ses pas enfantins ni le mensonge ni la flatterie: autour d'elle chacun était grave, et même son oncle, le commandeur de Malte, un des anciens amis de M. le comte d'Artois, dans leurs beaux jours de folie, d'élégance et de plaisir.

    Ainsi a grandi ce bel enfant; les premières émotions de l'Évangile lui sont arrivées naturellement, sans même qu'on les lui ait enseignées.  Mais elle voyait autour d'elle tant de fervents apôtres; elle était si souvent encouragée par la bénédiction de tant de saints évêques; elle entendait à l'improviste, et tant et si souvent, la voix catholique du dix-septième siècle tout entier; elle avait appris à lire de si bonne heure, et à s'y plaire, les grandes pages de Bossuet, les touchants enseignements de Fénelon, les lettres charmantes de saint François de Sales, le Petit Carême de Massillon; elle avait si souvent vu luire, à ses yeux, l'éclair tout-puissant de Pascal, que cette première conversion, qui se fait à quinze ans dans les jeunes âmes et qui décide de toute la vie, l'avait trouvée ferme et convaincue: c'était déjà une chrétienne à quinze ans.

    En général, on ne sait plus guère, parmi nous, ce que peut être une famille ainsi réglée, du haut en bas, par l'austère devoir catholique.  Dans une famille ainsi faite, chacun apporte, comme dans un centre commun, les dons les plus rares de son esprit, [p. 130] les qualités les plus précieuses de son coeur.  Si l'origine n'est pas la même pour les uns et pour les autres, leur but est le même à tous.  Ceux-ci viennent en droite ligne, et par une généalogie non interrompue, de Port-Royal-des-Champs.  Austères enfants de la vallée de Chevreuse, ils ont gardé précieusement la sainte parole du grand Arnauld et de Pascal.  Dans l'étude des sciences et des lettres, ils sont restés les disciples fidèles de Nicole.  Ils ont traversé avec un rare courage, et sans s'étonner, toute la période révolutionnaire; car, depuis Louis XIV, ils étaient habitués à la persécution.  Ceux-là, les moins austères, sont les disciples de ces savants jésuites qui voyaient, qui jugeaient, qui surtout savaient toutes choses: ils ont considéré la croyance et la science sous leur côté le plus aimable et le plus facile.  Quand donc élevé parmi les docteurs de l'une et l'autre discipline, l'enfant est grondé par le janséniste, c'est le jésuite qui le console, c'est le jésuite qui aide l'enfant à remplir sa tâche de chaque jour.  Sa méthode est plus expéditive et non moins sûre.  Le janséniste parle à l'enfant du Dieu qui est terrible; le jésuite parle à l'enfant du Dieu qui est bon, et, en fin de compte, c'est toujours parler de Dieu; et parler de Dieu, c'est le faire aimer.

    Dans ces maisons si bien posées sous le ciel, où chaque heure de la vie a son emploi, où tout le monde, depuis le maître jusqu'au dernier domestique, est à son devoir, où le temps est regardé comme le plus rare des capitaux, car il appartient au travail ou à la prière, il arrive d'ordinaire que toutes les choses humaines réussissent.  Rien n'est plus simple; on n'est pas troublé par les bruits du dehors, on n'est pas arrêté en son chemin par les passions mauvaises.  Chaque jour apporte avec soi un progrès, dont la maison profite; il arrive donc que la fortune, et les dignités, et le respect, et la considération viennent frapper à cette porte, fermée à l'oisiveté, à la révolte, aux vains plaisirs, aux dissipations mensongères, aux fêtes de tout le monde.  A dix-huit ans la jeune fille est un riche parti; en conséquence, on la recherche malgré sa piété.  Les plus beaux jeunes gens se disent, en folâtrant autour de cette chaste et blanche vertu, qu'ils en viendront à bout sans peine; ils se promettent d'apprendre à la jeune fille les belles manières et de la façonner, comme ils disent.  Paraît-elle dans un salon, les femmes à la mode, disent qu'elle se tient mal, que son oeil est grand, mais sans expression; qu'elle est gênée, qu'elle est contrainte, qu'elle est silencieuse; et d'ailleurs elle ne sait pas danser, elle joue à peine du piano, elle ne distingue pas la musique de Rossini de la musique de Meyerbeer.  Pour rien au monde elle ne consentirait à chanter quelques-unes de ces jolies petites romances qui commencent invariablement par ces mots, je t'adore, et qui finissent par ce beau vers, je n'aimerai jamais que toi. L'aimable et noble fille, il faudrait la plaindre, si en effet son père n'était pas riche, si sa famille n'était pas si bien posée dans le monde; si, par ses alliances autant que par sa fortune, cette maison n'était pas de celles qu'on estime et qu'on respecte.  "Je le crois bien qu'il faut que nous fassions notre fortune, disait un jour un des vieux chrétiens de l'église Saint-Méry; moi, par exemple, j'ai six filles à marier, et qui donc aujourd'hui voudrait de la fille d'un pauvre catholique romain, s'il n'avait pas une dot à lui donner?"  Donc la belle enfant se marie quand elle a dix-huit ans.

    Elle épouse ordinairement un homme grave, ne s'informant guère de ce qu'il a été [p. 131] autrefois, mais sachant fort bien ce qu'il est à présent.  Les fautes passées, elle les pardonne, car elle est indulgente, ou bien elle les ignore, car le mal n'arrive pas jusqu'à elle.  Elle se marie loyalement, mais sans trop d'amour.  C'est un devoir qu'elle accomplit, mais non pas une fête qu'elle se donne.  En la voyant marcher à l'autel d'un pas si ferme et si tranquille, les petites-maîtresses s'étonnent et s'écrient: elle n'a fait que cela toute sa vie.  Maintenant fasse le ciel qu'elle appartienne à un honnête homme qui ne rougisse pas des vertus de sa femme et qui l'entoure de tous les respects qui lui sont dus!

    La voilà donc mariée et entrant dans le monde, sans reproche, sans plaisir et sans peur.  Elle a fermé les yeux de sa vieille grand'mère qui lui a répété, en mourant, les deux paroles de toute sa vie: Dieu et le roi!  Elle a composé sa maison des serviteurs qui ont élevé son enfance, elle est devenue mère à son tour, elle est une mère tendre et sérieuse.  Ce que fait son mari, ce qu'il devient, ce n'est pas là notre sujet.  Nous ne voulons pas montrer le martyre, nous voulons montrer la chrétienne.  Au dedans et au dehors de sa maison, son autorité augmente chaque jour.  D'abord on en avait eu peur, on commence déjà à l'aimer.  On a découvert sous cette austerité, sous cette réserve, une âme aimante, un coeur tendre et compatissant, une grande simplicité, une gaieté doucement épanouie.  Cette jeunesse, si froide quand il s'agit de bagatelles, est tout de feu pour une bonne oeuvre.  On lui parle d'une mode nouvelle, d'un chapeau nouvellement découvert, elle écoute à peine; dites-lui le nom d'un malheureux qui souffre, aussitôt elle se lève et elle dit: "Allons."  Son joug est léger à tous ceux qui l'entourent; elle conseille, elle reprend doucement; sa remontrance même a tout le charme d'une louange; elle sait dans ses moindres détails toute la maison qui lui est confiée.  S'il est encore quelques femmes dans le monde qui disent en parlant d'elle: "C'est une bégueule;" ses domestiques et les pauvres disent: "C'est un ange;" et il y a plus que compensation.

    Voulez-vous savoir sa vie?  Rien n'est plus simple; mais pour la savoir telle qu'elle est, il la faut comparer à l'existence des autres femmes, aux existences les plus brillantes et les plus enviées, sinon la vie de notre dévote ressemblerait à la vie de tout le monde, tant cela est simple et facile à comprendre.  Pendant que la femme à la mode, celle dont l'esprit, le goût et la grâce remplissent tous les salons de Paris, est encore plongée dans le sommeil du matin, dont elle a si grand besoin pour réparer l'esprit et la beauté qu'elle a dépensés cette nuit même, notre jeune femme est déjà à l'oeuvre!  Elle s'est réveillée de bonne heure, et son jeune visage, que les veilles n'ont pas altéré, n'a pas eu besoin de grands apprêts.  La voilà donc déjà vêtue, et l'on peut dire que si les femmes ordinaires ont devant elles dix ans de jeunesse, celle-là, grâce à sa vie simple et réglée, en a trente pour le moins.  Son habit est de bon goût, d'une éclatatante propreté, d'une grâce un peu méthodique, mais charmante.  Toute dévote qu'elle est, l'aimable femme est restée ce que Dieu l'a faite, une jeune et belle personne; si elle ne permet pas qu'on lui dise à chaque instant: Vous êtes belle, elle a en elle-même le secret, ou, pour mieux dire, l'instinct de sa beauté, et elle en prend soin comme il faut prendre soin toujours des dons les plus précieux du Créateur.  [p. 132]

    Pendant que la femme du monde est encore à sa première ou même à sa seconde toilette, se répétant tout bas les sots et faciles triomphes de la veille, la nôtre a déjà embrassé ses enfants, elle a encouragé son mari dont elle est le conseil.  Elle a examiné sous toutes ses faces une affaire importante, elle a le coup d'oeil juste, l'esprit droit, et tout cela parce qu'elle a le coeur honnête.  Point d'oisiveté dans cette maison, la journée est employée toute entière: ce serait un crime d'en perdre une heure.  Cependant la femme à la mode est habillée, c'est-à-dire qu'elle a passé la première robe de la journée; pour la promenade elle en mettra une seconde, pour le dîner une troisième, une quatrième pour le soir.  Dans l'intervalle des grandes affaires, la femme du monde demande ses lettres et ses journaux; alors sa soubrette, car elle a une soubrette, lui apporte sur un plat d'argent toutes sortes de petits papiers ambrés, ornés de dessins et d'images, parfums indiscrets et nauséabonds qui montent à la tête sans passer par le coeur.  La dame lit tous ces billets d'un regard dédaigneux, elle y est faite.  Pour elle, les plus douces paroles n'ont pas de sens, elle en sait toute la vanité.  Quand elle a épuisé ces mensonges dorés, elle ouvre en baîllant, d'une façon agréable, ses journaux grands et petits.  Là elle apprend toutes sortes de nouvelles qui n'intéressent qu'elle seule: -- M. Duprez est malade. -- On croit que madame Dorus est enceinte; -- Vernet a la goutte; -- Bouffé est absent; -- la loge Bleue, la loge des Lions s'est déclarée pour mademoiselle Louise contre mademoiselle Joséphine, et autres fariboles qui composent le fond actuel de la conversation parisienne.  La partie la plus intéressante de ces journaux est celle-ci: "Hier, au bal de l'ambassadeur d'Angleterre, madame la marquise de C*** portait un turban de telle façon; madame la comtesse de V*** avait une robe ainsi faite...: le chapeau de madame d'O*** était doublé de telle couleur...; madame la marquise de F*** avait acheté un mouchoir en tel endroit, ses gants en tel autre.  Le prince de S*** a fait faire sa voiture chez tel carrossier.  On se lave les mains à cette heure avec un savon ainsi composé ...  La crême pour le teint, du célèbre parfumeur Benoît, a le plus grand succès dans un certain monde."  Vaines et méprisables futilités!  Et quand on songe que toute la vie d'une créature raisonnable, d'une femme baptisée, se passe à des emplois pareils!  Chez notre dévote, au contraire, vous pouvez entrer.  Point de mystères, point de billets cachés, point de ces papiers adultères, point de ces odeurs infectes qui déshonorent une maison, point de soubrettes surtout.  La soubrette de notre dévote est une vieille servante qui gronde sa maîtresse de temps à autre, qui l'aime comme sa fille, qui l'a portée dans ses bras, et qu'elle appelle tendrement sa mère, quand la vieille est triste et de mauvaise humeur.  Notre dévote reçoit peu de lettres, elle n'a rien à entendre du dehors; ou bien, quand elle en reçoit, ce sont des lettres sur du gros papier, d'un caractère presque illisible, des lettres de quelque misère souffrante et cachée.  Cependant la femme du monde est visible, c'est l'heure où madame laisse venir jusqu'à elle ses amis et ses simples connaissances.  Dans ce petit salon coquettement rempli des petites recherches de ce petit luxe incommode qui remplit toutes les maisons modernes, bronzes d'un demi-pied, chefs-d'oeuvre impérissables en porcelaine de Sèvres, pastels éternels sortis de la main des grands génies modernes et qu'enlève un rayon de [p. 133] soleil, petits chiens qui hurlent, oiseaux qui chantent, fleurs sans parfum, meubles dorés qui s'écaillent sous la main qui les touche, voilà dans quel sanctuaire notre belle dame reçoit son beau monde.  Arrivent là, s'appuyant sur leurs joncs fluets comme leurs jambes, tous ces méchants dandys que la ville renferme, gentilshommes sans noblesse, riches sans argent, écuyers sans chevaux, jeunes gens de quarante ans; amoureux sans maîtresse et sans amour, têtes sans cervelles surtout, braves gens dont tout le mérite est de se bien connaître en gilets et en cravates; arrivent en même temps toutes ces femmes qu'on voit partout, dont tout le monde sait les noms et les aventures; papillons qui ont brûlé leurs ailes à toutes sortes de torches mal allumées, vieillesses précoces et fardées avant le temps, pâles squelettes qui se dissimulent dans la gaze et dans la soie, des fronts pelés, des jambes flottantes, des mains blafardes, des dents ratissés, des sourcils noircis, incertaines apparences d'une jeunesse qui n'est plus, d'une beauté qui a toujours été un problème.  [p. 134]

 
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