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    Entre la direction d'un théâtre et le gouvernement d'un peuple, il n'y a que la différence du petit au grand. Une direction dramatique est l'image en miniature et la fidèle représentation de la royauté: un théâtre est un petit royaume complet, pouvant être soumis à toute espèce de forme gouvernementale, la monarchie, l'oligarchie, la république, etc., etc., et se trouvant sujet, comme tous les autres royaumes de ce monde, aux émeutes, aux révolutions, et aux usurpations.

    Nous avons à Paris quelques théâtres régis par un seul directeur, qui tantôt est roi absolu, tantôt souverain constitutionnel. Le monarque absolu est celui qui est maître de son théâtre, titulaire du privilège, et unique propriétaire de l'exploitation. Ces rois par la grâce de Dieu deviennent tous les jours plus rares, et pour en trouver deux ou trois aujourd'hui, dans l'empire du vaudeville et du mélodrame, il faut aller bien loin sur la ligne des boulevards, frapper à de bien petites portes, et s'adresser à des salles de spectacle qui tiennent dans le monde dramatique le rang qu'occupe en Europe la principauté de Monaco.

    En général, la puisssance directoriale est tempérée par un comité d'actionnnaires qui a droit d'examen et de contrôle; ce droit, du reste, ne touche et ne concerne que [p. 142] l'administration financière, et laisse au directeur le gouvernement de la scène, et la royauté des planches. La souveraineté des coulisses! voilà le pouvoir envié, fêté, couru, ambitionné, qui, malgré bien des désastres, ne manque jamais d'amateurs. Les trônes sont si rares! il est si doux de commander, d'administrer, d'avoir un peuple d'artistes, d'auteurs, de machinistes, d'actionnaires, d'avoir des favoris et des courtisans, d'être flatté, d'être trompé, de faire des lois et des coups d'État. En perspective, ce pouvoir est tout semé de fleurs et d'enchantements; mais quand on y arrive, lorsqu'on tient le gouvernail, c'est autre chose.

    Quelques hommes riches et blasés ont eu la fantaisie d'en essayer: fatale pensée qu'ils ont payée bien cher! D'habiles nautoniers qui avaient résisté aux tempêtes de la Bourse ont été renversés par l'orage qui tombe des frises et par le vent qui s'échappe de la niche du souffleur. L'une de ces victimes occupe aujourd'hui un mince emploi dans le théâtre qu'elle avait fait construire à ses frais, et où elle a englouti un million en quelques mois.

    Nouse sommes au siècle des spéculations, à l'époque où chacun veut s'enrichir vite, et où les moindres idées se monétisent; il ne faut qu'une bonne inspiration, un rêve, une de ces pensées imprévues qui se trouvent quelquefois au fond d'un verre de vin de Champagne, pour faire passer un homme de la pauvreté à l'opulence. Le génie industriel, dans son effervescence, s'est appliqué à tout, et nous avons vu des gens à systèmes hardis aborder la carrière des directions théâtrales avec des idées entièrement neuves et des plans gigantesques.

    Cette variété de l'espèce nous a donné le directeur dandy, administrateur en gants jaunes et en bottes vernies, apportant au théâtre les façons exquises et les susceptibilités de la haute fashion financière. Lors de son avénement au pouvoir directorial, le lion fut accueilli dans son théâtre avec le cérémonial usité. De même que Henri IV, à son entrée à Paris -- ainsi que nous le voyons dans le tableau de Gérard, -- reçoit les clefs de sa capitale, que les magistrats lui apportent respectueusement, le directeur recut, comme signe de toute-puissance, la clef de la petite porte qui communique de la salle dans les coulisses.

    "Qu'est-ce que cela? s'écria le dandy; une clef de fer, noire et difforme! Pour qui me prend-on? Où voulez-vous que je mette cet instrument qui me salit les mains? Fi donc!"

    Et, jetant la malencontreuse clef par-dessus la tête du régisseur abasourdi, il envoya chercher un fameux serrurier qui lui fit, pour cent écus, une serrure charmante et un bijou de clef qu'il attacha à la chaîne de sa montre. Le reste fut à l'avenant; le théâtre fit peau neuve et devint un modèle de luxe et de coquetterie: partout le superflu était répandu avec profusion, mais aussi partout le nécessaire manquait. On soignait l'agréable, on négligeait l'utile. L'utile n'est pas fashionable.

    Tous les jours, après le déjeuner, la tête légèrement échauffée par d'enivrantes vapeurs, le directeur dandy, escorté de quelques lions de ses amis, venait à la répétition; et là, ces messieurs se conduisaient comme les marquis d'autrefois, qui avaient un banc réservé sur la scène. On interrompait la pièce pour causer avec les actrices; on échangeait des calembours avec le premier comique, ou bien on priait l'or- [p. 143] chestre d'exécuter quelques morceaux de choix; le soir, les coulisses étaient encombrées de merveilleux; toutes les femmes galantes de Paris avaient leur entrés dans la salle. Tant de faste et d'élégance devait aboutir à une catastrophe: aussi ce théâtre excentrique n'eut-il qu'une courte existence.

    Le véritable directeur de théâtre, celui que nous voulons présenter comme type, n'est pas un dandy: il n'a ni chevaux, ni tilbury, ni appartement moyen âge, ni gants jaunes, ni bottes vernies; il ne se pique pas de fréquenter des gens de qualité, et on ne l'entend pas citer à tous propos son ami le vicomte et son ami le marquis; il n'est pas au bois de Boulogne quand on l'attend sur les planches; il ne porte pas de lorgnon incrusté entre le nez et le sourcil; il ne s'est jamais cassé la jambe en tombant de cheval ... C'est un homme rond et sans façon, qui cache l'esprit le plus fin sous une enveloppe commune; il s'habille comme un épicier, et loge dans son théâtre afin d'être là, le jour et la nuit, pour faire face aux événements, toujours sur la brèche comme un vaillant soldat. Il sait attendre et préparer un bonne veine; le succès fleurit entre ses mains. Mais c'est dans la mauvaise fortune, surtout, qu'il est admirable: fécond en ressources, inépuisable en expédients, il faut le voir faire tête à la tempête, debout au milieu du tourbillon qui l'ébranle, pliant comme le roseau, pour se relever souple, vert et droit, à côté du chêne déraciné.

    De grand matin, vous trouverez notre directeur à son poste. Il se lève avec le jour, et son premier soin est de consulter le ciel et le baromètre: à vingt francs près, il vous dira, selon le temps et l'affiche, quelle sera la recette du soir. Il sait au juste ce que rapportent le temps couvert et l'orage; il évalue le vent, il cote les nuages. Il ne dit pas: "Il fait beau, ou il fait mauvais temps"; il dit: "Il fait un temps de quinze cents francs; nous avons un soleil de cinquante écus." Si vous lui demandez: "Pleut-il bien fort?" Il vous répond: "Il pleut deux mille deux cents."

    Malheureusement, malgré tout son esprit, notre directeur ne peut ruser avec le soleil, ni faire la pluie et défaire le beau temps, qu'il considère comme un fléau. Mais il prend sa revanche avec ses autres ennemis, qui sont les auteurs, les acteurs, les journalistes, les actionnaires, le public; ennemis qui le font vivre, parce qu'il connaît la manière de s'en servir. Entre eux et lui, c'est une lutte perpétuelle, qui tantôt se manifeste ouvertement, tantôt s'élabore en secrètes hostilités, et où presque toujours le succès reste à celui qui est seul contre tous.

    La première qualité d'un directeur de théâtre est de savoir dire: Non. Refuser est un art qui demande un grand discernement, beaucoup de vigueur dans les caractère, d'adresse et de grâce dans l'esprit. Quand les sollicitations arrivent de toutes parts, il faut savoir résister. Par exemple, on présente une pièce au directeur: la pièce est mauvaise, mais les auteurs sont des gens influents, connus par d'anciens succès, et membres de la commission dramatique. Il faut les refuser sans les mécontenter: voilà où brille le talent du directeur. Ou bien, c'est un auteur qui vient se plaindre:

    "Mon drame a réussi," dit-il.

    -- Je le sais, répond le directeur; votre succès m'a coûté assez cher!

    -- Pourquoi donc retirez-vous de l'affiche, après dix représentations, une pièce applaudie? [p. 144]

    -- Ma réponse est écrite au bordereau des recettes: votre succès ne fait pas un sou."

    Froissé dans son amour-propre et dans ses intérêts, l'auteur se fache, et voilà une des mille querelles qui agitent chaque jour la royauté de la scène.

    Après quelques chutes, méritées et obtenues par de faibles ouvrages, le directeur, pour se relever avec éclat, s'adresse à un auteur célèbre. Il se rend chez l'illustre M***, qui le reçoit du haut de sa grandeur, et après les compliments d'usage et les plus exorbitantes flatteries il lui demande un drame en cinq actes. L'auteur soupire et se lamente: il est accablé de travail; on le poursuit de tous les côtés; on assiége sa porte; il a des engagements sacrés, des promesses, des traités pour une trentaine d'actes qu'il doit livrer à de très-courtes échéances ... Cependant, puisqu'il s'agit de sauver un théâtre de sa ruine, il ne refusera pas le secours qu'on lui demande. Il ne s'agit donc plus que de rédiger un petit contrat pour régler les conditions particulières exigées par les auteurs d'élite. C'est d'abord une prime de mille francs par acte, payables le jour de la lecture. Le directeur se récrie. Mille francs par acte pour une pièce qui peut tomber à la première représentation! car, enfin, les grands hommes ne se sont pas infaillibles, et on a vu des auteurs à primes tomber comme de simples vaudevillistes de pacotille. "Mon théâtre, dit-il, n'est pas un théâtre royal; traitez-moi donc sans façon, soyez généreux, et souvenez-vous de l'hospitalité que nous avons donnée à vos débuts dans la carrière!" Mais le grand homme n'en veut pas démordre: il est auteur à prime, et il ne dérogera pas. Le pauvre directeur est donc contraint de s'exécuter.

    Le drame si chèrement payé, et sur lequel on fonde de grandes espérances, est annoncé avec pompe, reçu avec enthousiasme, monté avec luxe, appris avec ardeur, répété avec soin; et enfin, après bien des traverses, bien des exigences d'auteur, bien des décorations refaites, bien des rôles remaniés, le jour de la première représentation arrive.

    Tout est prêt, la salle est comble; l'auteur, livré à ses émotions, se promène dans les coulisses, et à chaque instant il va regarder à travers le trou de la toile pour examiner d'un oeil inquiet le front de bataille qu'offrent les loges, les galeries et l'orchestre. Quant au parterre, il ne s'en inquiète pas: les romains sont là.

    "J'ai trois cent amis dans la salle, dit le poëte au directeur. Je pense que, de votre côté, vous avez fait les choses convenablement."

    Pour toute réponse, notre directeur appelle son chef de cabale, le capitaine des soldats du lustre.

    "Vos gens sont-ils au complet?

    -- Cinquante de plus qu'à l'ordinaire, et des hommes solides.

    -- Vous vous rappelez bien mes instructions? Vous avez noté les endroits où il faut siffler?

    -- Que dites-vous donc là, mon cher directeur, reprend l'auteur en souriant; vous vous trompez; vous voulez dire applaudir?

    -- Non, siffler.

    -- Vous perdez la tête, mon cher ami. [p. 145]

    -- Pas tant. Écoutez-moi. Que vous soyez applaudi ou sifflé, le succès d'argent est le même pour mon théâtre; tout Paris n'en voudra pas moins voir votre nouvel ouvrage. Les sifflets ont cela d'avantageux, qu'ils nous sauvent d'un succès médiocre et tout uni. Une opposition violente piquera la curiosité, animera les luttes de la presse et la querelle de vos partisans avec les perruques classiques. Que nous faut-il avant tout? du bruit, de l'éclat, du scandale. Vous serez sifflé.

    -- Mais c'est une machination abominable! Et ma gloire, monsieur?

    -- Je joue votre pièce pour ma caisse et non pour votre gloire. J'administre à ma guise; je crois que mon intérêt exige que vous soyez sifflé, et vous le serez. Du reste, jusqu'à présent je suis en règle avec vous. N'avez-vous pas touché votre prime? cinq billets de mille! Si vous renonciez à cet avantage, nous pourrions entrer en arrangement.

    -- Ah! c'est là que vous voulez en venir?

    -- Pourquoi pas? Vous avez abusé de votre position littéraire, j'abuse de mon pouvoir de directeur. Voulez-vous être applaudi? rendez l'argent! Mais décidez-vous sur-le-champ, car on va lever le rideau."

    Pris à ce terrible piège, l'auteur lutte un instant entre les intérêts de sa bourse et les angoisses de son amour-propre; il essaie de détourner le pistolet qu'on lui met sur la gorge; mais le directeur reste inébranlable dans ses retranchements, bien sûr qu'à cette heure fatale, heure de fièvre et d'épouvante, l'amour-propre doit avoir le dessus. En effet, l'intérêt succombe, l'auteur cède en disant d'une voix affaiblie par l'émotion:

    "Soyez satisfait, monsieur, je me rends; votre odieuse spéculation réussit ... mais, comme vous le pensez bien, je n'ai pas sur moi la somme ...

    -- Oh! votre parole suffit ... Passons dans mon cabinet, vous me signerez une délégation de cinq mille francs sur vos droits d'auteur."

    Cela fait, le directeur court à son régisseur, et lui dit:

    "Allez donner contre-ordre. Il faut que la pièce réussisse maintenant; ordonnez qu'on applaudisse à outrance à des passages signalés; avertissez les deux dames de la galerie qui devaient éclater de rire à la situation pathétique du troisième acte: elles pleureront, et la plus jeune s'évanouira.

    C'est surtout dans ses rapports avec les artistes que le directeur est tenu de déployer beaucoup d'adresse et d'habileté, s'il veut se tirer d'affaire avec honneur et profit. Aujourd'hui les acteurs sont hors de prix; le moindre talent dramatique s'estime au delà de toute proportion; quant aux talents d'élite, aux acteurs qui font recette, ils ont des prétentions extravagantes. Il y a tel comique d'un théâtre de vaudeville qui gagne autant que le président du conseil; les appointements d'un bon amoureux égalent ceux d'un archevêque, et toutes les chanteuses ont à la bouche ce mot d'une de leurs devancières à une excellence allemande ou peut-être bien à un czar de toutes les Russies, qui lui reprochait de vouloir gagner autant d'argent qu'un feld-maréchal: "Eh bien! faites chanter vos feld-maréchaux." Chacune de ces dames veut avoir le revenu d'un receveur général, sans compter le casuel qui se récolte hors du théâtre. Voilà une notable cause de ruine pour les administrations; et l'écueil est difficile à [p. 146] éviter, car on se dispute ces talents si chers; la concurrence est là, qui favorise l'abus, et qui ajoute à l'impertinence des prétentions par la folie des enchères.

    Un directeur habile et bien avisé se tirera de ce péril. Avoir une bonne troupe à bon marché, voilà le problème à résoudre, et le comble de l'art directorial; celui qui obtient ce résultat est passé maître dans le métier. D'abord, et c'est impossible autrement, il paye cher deux ou trois premiers sujets: c'est là une nécessité à laquelle il ne saurait se soustraire; mais il se rattrape sur le reste de son armée. Muni des ruses et des paroles dorées que possédaient les anciens sergents recruteurs, il fait la chasse aux bons acteurs des départements; il a des agents intelligents et sûrs qui lui servent de chiens d'arrêt; dès qu'on lui signale le gibier, il se met en campagne, après avoir assuré son répertoire de la semaine. On le croît à Paris, et il est à cinquante lieues de la capitale: un seul confident connaît le secret de son absence, et le remplace sans qu'on s'en doute. En prenant l'acteur de province par son amour-propre, par la vanité, en lui faisant entrevoir l'éclat d'un succès parisien, on l'a presque pour rien: il sacrifice le présent à qui sait lui dorer l'avenir. Avec de l'adresse, du discernement, du goût et de l'activité, on peut aisément former une excellente troupe aux dépens des théâtres de première et seconde classe, qui font les délices des grandes et des petites villes de France. De plus, le directeur habile se tient à l'affût des événements qui agitent à Paris le monde dramatique, et il profite des différends et de la mésintelligence qui s'élèvent souvent entre ses confrères et quelques artistes en réputation. Savoir saisir l'occasion, et enlever à son voisin un sujet précieux, voilà encore une rouerie qui a son mérite et son profit: c'est de la haute politique.

    Les traités avec les auteurs, les engagements d'artistes, sont des actes importants qui demandent une finesse et un talent particuliers. Notre directeur-modèle doit avoir étudié la chicane aux meilleures écoles; il en sait autant que l'avoué le plus retors; il connaît tous les perfides secrets de cette science occulte qui cache un piége sous chaque mot, qui enchaîne une des parties par des liens de fer, et qui attache l'autre avec un de ces noeuds d'escamoteur qui ont l'air d'être bien serrés, et qui se défont à volonté. Ainsi, l'auteur et l'artiste se trouvent pris sans pouvoir se dégager, et le directeur peut, quand bon lui semble, éluder chacune des conditions qu'il s'est imposées. Les clauses qui le concernent sont savamment combinées, et reposent sur un terrain mouvant semé de nullités, de sorte qu'il recueille tous les avantages du contrat sans en subir les obligations onéreuses.

    Dans une troupe bien organisée, il y a des artistes payés, des artistes surnuméraires, et des artistes qui payent. Cette dernière classe est composée ordinairement de jeunes et jolies femmes, qui veulent s'essayer à la pratique de l'art, ou simplement avoir une scène pour se montrer à un public choisi. Une de ces dames vient solliciter le directeur, qui lui répond galamment:

    "Je ne demande pas mieux que de vous donner de l'emploi. Votre figure me convient, et je vous promets de vous mettre en évidence, si votre protecteur veut faire convenablement les choses. Envoyez-le moi."

    Le protecteur arrive. C'est un homme d'une cinquantaine d'années, qui se donne la tournure d'un dandy, avec une barbe grise bien cultivée, et un ventre que [p. 147] ne dissimulent pas, mais que décorent une large chaîne d'or et des breloques ornées de pierres fines. Sa maturité se déguise sous un air léger et hautain; il affecte les manières de nos jeunes lions, et il dit au directeur, d'un air aisé et cavalier:

    "Eh bien! vous avez vu Coraly? Une femme charmante, qui a la singulière fantaisie d'entrer au théâtre. Je vous en félicite; elle fera de l'argent.

    -- Vous croyez? répond le directeur en souriant.

    -- J'en suis sûr. Elle a de l'esprit comme un démon! Vous la verrez à l'oeuvre.

    -- Ce serait avec beaucoup de plaisir, reprend le directeur; mais mon personnel est complet; je me trouve même dans la nécessité de faire des réformes.

    -- J'entends! Mais Coraly ne vous coûtera rien: elle ne demande point d'appointements.

    -- Une femme à laquelle vous vous intéressez n'a besoin de rien, je n'en doute pas.

    -- Une actrice surnuméraire ne saurait être refusée, n'est-ce pas? Ainsi ...

    -- Permettez! Surnuméraire, c'est bien quelque chose; mais tous les emplois sont pris, et pour placer votre protégée, il me faudrait passer par bien des tracas, lutter avec ses rivales, faire des injustices, peut-être même des sacrifices ...

    -- Si j'en faisais un, moi! [p. 148]

    -- Ce serait différent. Mademoiselle Coraly, payant une pension, aurait des droits.

    -- Expliquons-nous nettement; j'aime cela, moi; on s'entend vite lorsqu'on parle l'argent à la main. Je donnerai douze cent francs par an, cent francs par mois.

    -- C'est convenu. Douze cent francs, et mademoiselle Coraly entrera immédiatement dans les choeurs.

    -- Que dites-vous là? les choeurs? Coraly figurante? Ce serait joli, et je serais bien reçu en lui apportant cette bonne nouvelle! Vous ne savez donc pas, monsieur, qu'elle serait capable de m'arracher les yeux! ... Dans les choeurs! ... Oh! nous avons d'autres prétentions! Voyons! faut-il donner cent louis?

    -- Très-bien! Voilà donc mademoiselle Coraly lancée; nous lui donnerons de petits rôles; elle jouera les suivantes, et elle doublera les secondes amoureuses.

    -- Mais pas du tout! L'emploi est encore beaucoup trop modeste! Je vous ai dit que Coraly avait du talent et de l'ambition. Il nous faut de beaux rôles; nous ne voulons pas doubler, nous voulons créer.

    -- Et comment m'arrangerai-je avec mes premiers sujets? Comment déciderai-je les auteurs à confier le sort de leurs ouvrages à une actrice inexpérimentée?

    -- Pour aplanir ces dernières difficultés, je porte la pension à quatre mille francs.

    -- Oh! alors, il n'y a plus d'obstacles!"

    Les actrices comme Coraly sont d'un excellent rapport: elles se font remarquer par de magnifique toilettes qui produisent un grand effet sur le public, et elles garnissent les avant-scènes et les stalles d'orchestre d'une foule de dandys qui aspirent à l'honneur d'une conquête dramatique.

    Pour venir à bout de ses premiers sujets, et les maintenir dans la ligne de leurs devoirs, le directeur, comme un bon général, s'appuie sur son armée de réserve, composée de jeunes sujets ardents, dévoués, obéissants, et qui ne demandent qu'à se montrer. Il faut que le second rôle soit toujours prêt à remplacer le chef d'emploi, et qu'une débutante jeune et jolie tienne la grande coquette en échec. Lorsque ces doublures sont appelées aux honneurs de la scène, l'administration leur fait prodiguer les plus vifs applaudissements. C'est le moyen de tenir en haleine la bonne volonté des premiers artistes, et de mettre un frein aux caprices, aux bouderies et aux indispositions subites qui viennent trop souvent arrêter le cours et les profits d'un succès.

    La fermeté et l'adresse ne sont pas les seules qualités qu'un bon directeur soit tenu de déployer dans son gouvernement: il doit encore exercer un grand empire sur lui-même, et savoir résister à de dangereuses séductions. Malheur à lui si son coeur est faible, et trop facilement ouvert à de tendres impressions! S'il ne sait se vaincre, le sceptre lui échappera, et son royaume, comme la monarchie française sous Louis XV, deviendra la proie des favorites. Alors tout sera perdu: il n'y aura plus de maître, mais une maîtresse qui s'emparera de tout, qui règlera le répertoire au gré de son amour-propre, qui écartera ses rivales, qui ruinera le théâtre, pour briller seule et sans partage, pour jouer de mauvaises pièces où elle aura le principal rôle, et où elle portera de splendides costumes payés par l'administration.

    Si le directeur n'est pas doué d'un coeur de bronze, si le ciel ne lui a pas départi [p. 149] cette force morale dont Scipion et le chevalier Bayard donnèrent jadis de si beaux exemples, il devra placer ses affections hors du cercle de son gouvernement. Voilà l'écueil bien facile à signaler, bien difficile à éviter. Comment résister au doux penchant qui entraîne tous les monarches à user, et même à abuser un peu de leur puissance? Dites donc à un pacha, qui a son sérail sous la main, de négliger les attraits qui s'offrent à lui pour aller chercher ailleurs des bonnes fortunes incertaines!

    Et lorsque, à force d'esprit et de caractère, le directeur aura solidement établi ses relations avec les auteurs et son autorité sur les artistes, ce ne sera pas tout encore: il lui restera une lutte de tous les jours à soutenir contre trois puissances indifférentes, inquiètes ou hostiles: le public, les journalistes, les actionnaires.

    Les actionnaires sont pour le directeur ce que les assemblées législatives sont pour un roi constitutionnel. Par leur position financière, par l'intérêt essentiel qu'ils ont dans l'entreprise, ces messieurs exercent sur le gouvernement un contrôle qui s'étend quelquefois jusqu'aux plus mesquines chicanes; ils se réunissent à des époques fixes pour tenir conseil sur les affaires de l'État dramatique. L'imitation des débats parlementaires est complète dans leurs séances: ils ont un président, un secrétaire, une sonnette, et des orateurs dont l'éloquence est tempérée par l'indispensable verre d'eau sucrée; ils ont un centre qui soutient les actes de la direction, et des extremités qui font une opposition plus ou moins violente; mais, après tout, et pour copier exactement leurs modèles, ils finissent toujours par voter et payer le budget, avec les centimes additionnels et les crédits supplémentaires.

    On a bien raison de dire qu'à Paris les bailleurs de fonds ne manquent jamais aux entreprises industrielles. Ce qui se passe et ce qui se voit depuis quelques années à la Bourse et devant les tribunaux prouve surabondamment cette vérité consolate. Mais si les innovations les plus étranges et les bitumes les plus fantastiques trouvent aisément à être alimentés par des capitalistes ingénus, il faut dire à la gloire du théâtre que c'est surtout pour les entreprises dramatiques que la graine d'actionnaires a été semée dans le sol de la spéculation.

    Qu'un privilége soit accordé pour jouer le drame, la comédie ou le vaudeville, pour chanter l'opéra ou pour danser sur la corde, et aussitôt une foule de solliciteurs se présentent la bourse à la main, réclamant la faveur d'être inscrits au nombre des fondateurs financiers. Ce n'est pas la cupidité qui pousse ces honnêtes spéculateurs. Non; leur argent est sacrifié d'avance, ou à peu près, comme une somme destinée à satisfaire leurs menus plaisirs. Ce qu'ils veulent, c'est avoir le droit de se mêler aux séduisantes intrigues d'un théâtre, c'est obtenir l'accès du sanctuaire, c'est voir s'ouvrir devant eux les portes secrètes interdites aux profanes, c'est pénétrer dans les coulisses et dans le foyer des acteurs. Voilà des priviléges qu'on ne saurait acheter trop cher quand on a un certain âge, une certaine fortune et de certaines passions. Il est si agréable de vivre un peu dans ce monde bizarre! de mettre le pied sur les planches, de trébucher dans une trappe entr'ouverte, et de recevoir de temps en temps le choc d'une forêt qui glisse dans sa rainure, ou d'un temple qui descend lestement des frises. Quel plaisir de causer avec les artistes, et de voir de près les [p. 150] beautés que le vulgaire n'admire que de loin! Comme cela vous change et vous renouvelle un homme blasé par les banalités de la vie bourgeoise!

    Le directeur qui connaît ses actionnaires les tient en bride en resserrant ou en élargissant à son gré le cercle de leurs priviléges. S'il est mécontent d'eux, sous prétexte d'une pièce à grand spectacle, il leur ferme la porte des coulisses. C'est là un moyen: mais il y en a d'autres; et pour peu que notre habile homme sache l'histoire de France tell qu'on la troue dans les mémoires de Brantôme, il mettra en usage la tactique de Cathérine de Médicis et de son escadron volant.

    Les journalistes sont plus faciles à manier: on vient aisément à bout des plus méchants; ceux qu'il faut corrompre sont heureusement une très-rare exception; les autres se contentent de quelques bons procédés. Il suffit de les placer convenablement aux premières représentations, et de leur envoyer une loge quand ils la demandent.

    Et le public? Donnez-lui de bonnes pièces, de bons acteurs, un spectacle varié, et il viendra vous enrichir. Ne lui donnez rien de tout cela, et il viendra encore, si vous savez le pêcher à la ligne du charlatanisme. Attirer le plus grand nombre possible de spectateurs, tel est tout le secret de la comédie. A défaut d'autres éléments de succès, le directeur habile sait tout le parti qu'il peut tirer de l'affiche et de la réclame.

    Aussi, dans les circonstances difficiles, vous verrez l'affiche s'allonger démesurément, et le titre des pièces prendre les plus gigantesques proportions. Les petites notes insérées dans les journaux, et appelées réclames, se lancent hardiment dans le domaine de l'exagération, et modèlent sur le puff de nos voisins les Anglais.

    Ainsi on lira dans les feuilles publiques:

    "A la demande générale de MM. les maires de la banlieue, et pour que l'intéressant public des environs de Paris puisse commodément retourner au logis après le spectacle, l'administration du théâtre de *** a pris des mesures pour que le fameux drame de ***, qui attire une affluence considérable, soit terminé chaque soir un peu avant l'heure du dernier départ des chemins de fer et des voitures publiques qui font le service extra muros."

    Dans le genre du puff, nous ne connaissons rien de mieux que le trait de ce directeur, si justement célèbre par son esprit, et qui se fit faire un procès par un de ses voisins, sous prétexte que la foule attirée par la vogue de son spectacle encombrait tellement la voie publique, que l'accès des maisons devenait impossible, et qu'on ne pouvait ni rentrer chez soi ni en sortir de quatre à sept heures du soir.

    Voilà ce qu'il faut d'esprit, de force, d'intelligence, de souplesse, d'habileté et de roueries pour administrer une entreprise dramatique. Aussi le type du bon directeur se présente-t-il bien rarement, et le peintre sera obligé de faire poser plusieurs modèles pour réunir dans une seule figure la perfection et le beau idéal de l'espèce.

    L'un a d'excellentes idées, mais il ne sait pas les mettre en oeuvre; l'autre est un homme habile, on cite ses bons mots et ses ruses; mais il ne possède pas l'art de réussir, et après avoir fait des prodiges de valeur il voit la fortune de son théâtre lui échapper. Celui-ci sait gouverner ses acteurs, dont il a été, dont il est encore le camarade; mais il est maladroit dans ses relations avec les auteurs; il en mécontente dix [p. 151] au profit d'un seul, qui abuse du crédit que lui donne un succès pour faire jouer une douzaine de mauvaises pièces. Celui-là, trop tôt satisfait, s'arrête en chemin; il a usé ses forces au début, et il s'endort dans les délices d'une fragile prospérité: sommeil fatal dont les doléances de ses actionnaires ne peuvent le tirer!

    Mais de tous les vices qui affligent les administrations dramatiques, le plus funeste est, sans contredit, l'avidité qui pousse un directeur à composer des pièces pour son théâtre. Le directeur-auteur est un fléau, une peste, une cause infaillible de ruine. Dès que vous voyez le nom du directeur sur l'affiche, soyez sûr que le théâtre va mal, et regardez-le comme à moitié perdu; car alors le directeur ne songe plus qu'à ses profits littéraires, il éloigne la concurrence, il refuse les bons ouvrages de ses confrères pour ne jouer que les siens, qu'il joue en dépit des chutes et des sifflets.

    Personne ne s'étonnera sans doute d'apprendre et de reconnaître combien il est rare et difficile de rencontrer un directeur accompli. La raison en est bien simple, car on comprend que les hommes assez vien organisés pour tenir cet emploi sont nécessairement emportés vers des sphères plus hautes. C'est là une vérité dont on peut aisément se convaincre. Regardez autour de vous, levez les yeux vers les sublimes régions de la politique, et dites-nous si, au prix des qualités exigées pour gouverner les affaires dramatiques, vous trouveriez beaucoup d'hommes d'État, de diplomates et de ministres qui feraient un bon directeur de théâtre? [p. 152]

Eugène Guinot.

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